Dans les coulisses de L'Empire Contre-attaque – 2ème partie : Poursuite dans l'espace
Article Cinéma du Mercredi 20 Decembre 2017

Après avoir découvert l'envers du décor de la planète Hoth, continuons notre visite des coulisses du cinquième épisode de la saga Star Wars. La sortie de l'Episode VIII (avec ses nouveaux quadripodes) représente l'occasion idéale pour revenir sur les trucages, si novateurs pour l'époque, de ce film culte. Entre les poursuite dans le champ d'astéroïdes, l'introduction d'un certain Maître Jedi et la stupéfiante Cité des Nuages, L'Empire Contre-attaque a introduit plus d'une scène iconique. Retour sur les deux derniers actes d'un film sorti tout droit d'une galaxie lointaine...

Par Pierre-Eric Salard

Après avoir survécu à l'époustouflante bataille sur Hoth, nos héros se séparent dans deux directions opposées. Si Luke Skywalker (Mark Hamill) s'apprête à rendre visite à un légendaire Maître Jedi, dont nous parlerons plus tard, Han solo (Harrison Ford), la Princesse Leia (Carrie Fisher) et Chewbacca (Peter Mayhew) s'embarquent dans une formidable course poursuite à bord du Faucon Millenium. Pourchassés par les croiseurs impériaux de Dark Vador, nos héros tentent le tout pour le tout en traversant un champs d'astéroïdes... Pour comprendre comment a été créée cette séquence, retournons au temps de la production du premier film. En 1976, alors que George Lucas tourne La guerre des étoiles (ultérieurement renommé Un Nouvel Espoir) en Tunisie et en Angleterre, la petite équipe de son studio d’effets spéciaux Industrial Light and Magic tente d'inventer les techniques qui permettront de donner vie aux visions du cinéaste. John Dykstra met ainsi au point une caméra de « Motion Control » révolutionnaire, surnommée Dykstraflex en son honneur, fixée sur un travelling et une grue motorisés. Tous les axes qui permettent de déplacer l’appareil sont contrôlés par ordinateur, ainsi que les moteurs qui gèrent le déplacement de la pellicule. Elle peut répéter au dixième de millimètre près les mêmes mouvements, ce qui permet de filmer en plusieurs passages les évolutions des vaisseaux spatiaux. La caméra évolue donc autour des maquettes, qu’elle filme devant un fond bleu. « Tout repose sur la planification minutieuse de chacun des éléments », explique le superviseur des effets spéciaux Richard Edlund (2010, Alien 3). « On commence par effectuer des tests en noir et blanc de chaque élément, que l'on peut développer en un quart d'heure. On les superpose ensuite sur une visionneuse et on vérifie si les trajectoires sont correctes. Après, on filme en couleurs... Pour le premier épisode de le saga, nous n'avions à notre disposition que deux caméras dont les mouvement étaient contrôlés par ordinateur. Elles ont très bien fonctionné... et quasiment dès le début (rires) ! Pour L'Empire Contre-attaque, nous avions ces deux caméras, une caméra supplémentaire et une caméra « à grande vitesse » que j'ai loué au studio Paramount. Elle était capable de filmer une centaine d'images par seconde. Ce sont les caméras avec lesquelles nous avons mis au point les trucages des scènes spatiales, excepté pour certains plans qui ont été faits en anamorphique et que nous avons filmé avec des caméras standard ». Le Super Star Destroyer, vaisseau amiral de Dark Vador, est en réalité une maquette de près d'un mère de large pour deux de long. Un système d'éclairage interne au néon y est intégré. Des dizaines de milliers de minuscules trous représenteront au final autant de « hublots ». La miniature s'avère tellement réussie qu'on l'utilise pour des plans supplémentaires, non prévus dans le storyboard initial. Le Faucon Millenium, quant à lui, est construit en plusieurs versions par le maquettiste Mike Fulmer (Cocoon, Star Trek 3 : A la recherche de Spock) : les dimensions des différentes maquettes varient entre vingt centimètres et deux mètres de large. La plus petite des miniatures du vaisseau de Han Solo sert au tournage des plans où le Faucon s'est fixé sur la coque d'un croiseur impérial : la maquette se retrouve attachée à une « imposante miniature » de la passerelle du Super Star Destroyer !

Un travail d'orfèvre

Les plans de la séquence du champ d'astéroïdes sont constitués par un certain nombre de prises de vues distinctes. Le fond étoilé est en réalité un plexiglas de 1,20 mètre sur 4,90 peint en noir et placé en arc de cercle. Des trous plus ou moins grands sont percés afin de laisser passer la lumière émise par un véritable mur de néons situé derrière le Plexiglas. Une caméra contrôlée par ordinateur filme le plan... et ainsi naît la lumière des étoiles ! Pour le champs d'astéroïdes en lui-même, on associe des maquettes et des matte paintings. Une prise de vues typique de cette scène combine un groupe d'astéroïdes très éloignés peints sur du verre, un dispositif d'astéroïdes de second-plan peints par le maquettiste Steve Gawley (Star Tours), une couche d'astéroïdes sur une plate-forme de rotation en fil de fer et, enfin, plusieurs maquettes d'astéroïdes - plus grands - filmés séparément devant un fond bleu. Pour le Faucon Millenium et les chasseurs impériaux TIE , une maquette est fixée sur un support bleu, lui-même fixé sur un travelling, et filmée devant un fond... bleu ! Enfin, les explosions sont filmées séparément, devant un fond noir, à la verticale (la caméra se trouvant en-dessous, la gravité permet d'enregistrer de spectaculaires feux d'artifice !). Grâce à l'utilisation de tireuses optiques (des projecteurs sophistiqués liés par des objectifs à une caméra) et d'un fastidieux processus d'incrustations, les différents plans tournés par la Dykstraflex sont composés optiquement. Une tireuse optique combine sur un plan composite (sur un seul négatif) les différents éléments filmés séparément. Cette technique date des années 1920. Le procédé consiste à rephotographier un photogramme sur un autre, puis à synchroniser le film projeté et celui qui enregistre. Chaque ajout d'un nouvel élément fait l'objet d'un enregistrement supplémentaire sur la même pellicule. Suite à ce processus extrêmement long, le fond bleu cède la place à un fond étoilé... et à une multitudes de vaisseaux spatiaux ! A l'occasion de la post-production de L'Empire Contre-Attaque, une nouvelle technique de composition optique, The Quad, est mise au point. The Quad est équipé de quatre projecteurs internes, et peut ainsi enregistrer deux éléments simultanément. Cette machine s'avère indispensable pour composer les plans combinant le Faucon Millenium, des chasseurs et des croiseurs impériaux ! Notons d'ailleurs qu'un plan de trois secondes a nécessité d'être composité 95 fois... Un exploit qui ne sera dépassé qu'à l'occasion de la création de la bataille spatiale finale du Retour du Jedi, trois ans plus tard !

Un mauvais pressentiment

Alors que le Faucon Millenium est poursuivi par les forces impériales à travers le champs d'astéroïdes, le vaisseau finit par se réfugier à l'intérieur d'un imposant planétoïde... avant que nos héros ne se rendent compte qu'ils se sont abrités dans l'estomac d'une « Space Slug », une gigantesque « limace de l'espace » ! L'intérieur de cette créature est en réalité le décor le moins couteux du film. Rappelez-vous, dans la première partie de cet article, nous expliquions que la réplique grandeur nature du Faucon Millenium n'avait jamais quitté son plateau : ce sont les décors qui l'entourent qui se sont succédé ! Les décorateurs ont ainsi recouvert le sol du hangar de la base Echo de plastique Visqueen noir, avant de tendre autour du Faucon de grands rideaux noirs et d'emplir le studio d'un brouillard de glace sèche ! Ni vu ni connu, la planète de glace n'existe plus ! Selon le réalisateur Irvin Kershner, les créatures volantes parasitaires, les mynocks, qui peuplent les entrailles du « Space Slug » sont en réalité des « morceaux de plastique fixées sur des cannes à pêche » ! « Les mynocks n'avaient pas fière allure », avoue le réalisateur. « Vous remarquerez que le montage ne laisse guère le temps de les admirer (rires) ! Cette scène était agréable à faire. Tout était conçu avec des bouts de ficelles : les décors, les mynocks... mais aussi la mise en scène ! Par exemple, lorsque Han Solo tire dans les parois de la caverne, et donc dans la chair du « Space Slug », la créature réagit, et les personnages perdent pied. En fait, on a utilisé une caméra portable et je criais « à gauche, à droite ». Les acteurs se jetaient à gauche, puis à droite, alors que l'on déplaçait la caméra dans la direction opposée (rires) ! » Un unique plan d'ensemble de cette séquence, où le Faucon est posé dans les ténèbres, nécessite un modèle réduit. Pour les plans de l'extérieur de l'astéroïde, ce dernier est une maquette sculptée dans la mousse. La séquence se termine sur une série de plans inoubliables. Le Faucon Millenium se dirige vers la sortie de ce piège vivant, mais la « Space Slug » ferme sa mâchoire ! Il s'agit bien sûr d'un plan composite comprenant une maquette de la dentition de la créature. « Alors que le Faucon tente désespérément de sortir du tunnel, les mâchoires commencent à se refermer, et on découvre d'énormes incisives », explique le responsable du département des miniatures Lorne Peterson (Jurassic Park, La Guerre des Mondes 2005). « Cette mâchoire articulée - que j'ai créé – faisait environ 130 centimètres de diamètre. J'ai sculpté les cinq premières dents en argile, que nous avons ensuite utilisé pour créer des moules afin de produire des pièces multiples en uréthane ». Le plan suivant montre le Faucon Millenium s'échapper de la gueule de la créature. « Cette scène n'a pas fonctionné aussi bien que je l'espérais », regrette George Lucas. « C'était un concept très difficile à retranscrire à l'écran. Je pense que cela fonctionne assez bien, mais j'ai toujours l'impression que les spectateurs vont s'en moquer ! Alors que, finalement, la plupart d'entre eux sont étonnés ou, au pire, confus. Mais nous n'avons jamais véritablement réussi à obtenir la réaction que nous recherchions à la fin de cette scène, qui était fondée sur un motif mythologique... » Cette courte séquence, qui paraissait risquée - voire ridicule - sur le papier, reste probablement l'une des plus inoubliables de L'Empire Contre-attaque !

Course contre la montre

A l'origine, la passerelle du Super Star Destroyer de Dark Vador ne devait apparaître que dans un nombre réduit de scènes. Les décorateurs ne construisirent donc qu'une poignée de décors, dont le couloir central, l'unique fenêtre de devant et une niche de fenêtre latérale, sur le plateau 5 des studios d'Elstree, près de Londres. Or des plans d'ensemble de la passerelle s'avérèrent nécessaires ! On filma donc la moitié droite du décor, puis la pellicule fut inversée de droite à gauche pour simuler l'autre moitié ! Le décor devient bel et bien symétrique... mais les décorations des officiers impériaux se retrouvent également du mauvais côté de leurs poitrines ! La passerelle fut complétée par un matte painting. Une structure utilitaire polyvalente servit pour toutes les scènes se déroulant hors du centre de commandement. En filmant de différentes manières, ce décor représenta un couloir, une salle de communication ou bien la chambre de méditation du Seigneur des Sith... Pendant que les occupants du Faucon Millenium tentent de semer les forces impériales, le vaisseau de Luke Skywalker se crashe sur Dagobah, une planète marécageuse qui abrite le Maître Yoda. Si l'équipe de production imagine au départ pouvoir filmer en extérieur, il est finalement décidé de construire un grand décor intérieur au sein d'un plateau des studios d'Elstree, et de le compléter à l'aide de matte paintings pour les plans larges. Pendant le tournage, les portes du plateau devaient rester fermées, et les ventilateurs arrêtés en raison du brouillard. L'atmosphère devint ainsi chaude et humide.. et le sol pour le moins glissant ! Quand on sait que l'eau de l'étang marécageux - où s'est écrasé le X-wing - n'était pas propre et devenait nauséabonde... On imagine ce qu'ont ressenti ceux qui ont chuté dedans ! Des sections du décor pouvaient être ré-agencés selon les besoins du tournage. Le sol était surélevé, afin que des animateurs puissent se glisser en-dessous et manipuler la marionnette de Yoda. La maison du Maître Jedi, construite à l'aide de sections amovibles en polystyrène expansé, était elle-aussi située sur une une plate-forme surélevée. Rappelons cependant que l'un des plateaux d'Elstree prit feu quelques mois plus tôt, lors du tournage du Shining de Stanley Kubrick, comme nous l'évoquions dans la première partie de cet article... Les prises de vues de L'Empire Contre-attaque durent ainsi débuter avant même que les décors du film soient terminés ! « Quand j'ai commencé à tourner les scènes se déroulant sur Dagobah, les décors n'étaient pas prêts ! », se souvient le réalisateur Irvin Kershner. « Il a notamment fallu placer la réplique grandeur nature du X-Wing, qui faisait douze mètres de large, dans l'étang marécageux. Nous avons d'abord mis en boite les séquences dont les décors étaient prêts. Puis nous avons dû filmer certains scènes en commençant par le dernier plan, puis tourner les plans précédents au gré de la disponibilité des décors. Dès que j'arrêtais de filmer, les décorateurs reprenaient de plus belle leurs travaux ! On entendait les perceuses, des arbres étaient mis en place ou déracinés, etc... C'était une véritable course contre la montre (rires) ! Mais je relativisais : chaque tournage est une course. Une course contre le temps, contre la météo, contre les aléas... Je suis resté étrangement confiant pendant la production de L'Empire Contre-attaque, malgré les retards de planning que nous accumulions... » Début septembre 1979, en fin de tournage, Sir Alec Guiness tourna les scènes du « fantôme Jedi d'Obi-Wan Kenobi » devant un fond bleu... en une seule journée ! Il est effectivement bien plus facile de faire tourner un acteur de renom plutôt qu'une petite marionnette verte aux grandes oreilles...

Ce dossier fut réalisé à l'aide d'ouvrages que nous ne cesseront de conseiller aux plus curieux : les Making of publiés en France par les éditions Akileos, Naissance d'une galaxie de Lorne Peterson (Akileos), les deux volumes de Star Wars Storyboards par Huginn & Muninn, Star Wars Chronicles, Le cinéma de George Lucas (La Martinière), Effets Spéciaux : 2 siècles d'histoires (Bragelonne), The Art of Empire Strikes Back, ainsi que les revues SFX, Cinefex, Star Wars Insider et Lucasfilm Magazine (auquel le rédacteur en chef, Patrice Girod, vient de consacrer un livre : Les années Lucasfilm Magazine (Hors collection).

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