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Ghost in the Shell : Le cyberpunk à la japonaise
Article Animation du Mercredi 03 Mai 2017

En occident, Ghost in the Shell est sans doute l’une des œuvres d’anticipation japonaises les plus connues. Après avoir été initiée dans un manga, publié il y a près de trois décennies, cette franchise a en effet bénéficié de nombreuses adaptations sous forme de longs-métrages et série d’animation.

Pierre-Eric Salard

À l’occasion de la récente sortie de la version hollywoodienne, tournée en prises de vues réelles, nous proposons aux néophytes un aperçu de cet univers protéiforme. Une saga dont on dénombre, sur les écrans, pas moins de trois continuités distinctes : les deux longs-métrages exploités au cinéma, en 1995 et 2004, la série d’animation «Stand Alone Complex», diffusée au début des années 2000, et une récente préquelle, «Arise». Toutes les facettes de la licence initiée par Masamune Shirow ont cependant un protagoniste central : le Major Motoko Kusanagi, leader opérationnel de la Section 9 de la sécurité publique, une unité d’élite anticriminelle et anti(cyber)terroriste…

L’auteur et dessinateur de mangas Masamune Shirow (également créateur d’Appleseed et de Dominion : Tank Police) a publié Ghost in the Shell dans les pages de la revue japonaise Young Magazine à partir de 1989. Deux ans plus tard, le récit est édité en un unique ouvrage. Il faudra ensuite attendre cinq ans pour que les éditions Glénat proposent une traduction française – le premier film d’animation étant sorti en 1995 au Japon, et en 1997 en France. Notons que Masamune Shirow proposera deux suites au début des années 2000 (après avoir été prépubliés dans Young Magazine durant la décennie précédente) : les mangas Man-Machine Interface et Human Error Processor. Que Ghost in the Shell trouve ses racines dans les années 1980 n’est guère anodin. Masamune Shirow est l’un des héritiers directs d’un genre de science-fiction bien particulier : le cyberpunk. Rappelons brièvement que les œuvres classées dans cette catégorie possèdent de nombreux points communs, dont un avenir proche et sombre, voire dystopique, une société post-industrielle, une dose de nihilisme, une explosion des technologies de pointe, des multinationales avides, de talentueux pirates informatiques (hackers), un aperçu des progrès et problématiques – inattendus — liés à l’essor du numérique (internet, réalité virtuelle, intelligence artificielle…), etc. Sans oublier l’inénarrable jeu de pistes auquel participent un ou plusieurs enquêteurs. William Gibson (Neuromancien, 1984), Neal Stephenson, Bruce Sterling ou encore Philip K. Dick (dont l’un des romans est devenu l’emblématique Blade Runner au cinéma) sont ainsi considérés comme les géniteurs du cyberpunk. Les artistes japonais n’ont pas tardé à s’emparer de ce style. Qui, paradoxalement, s’inspire souvent du Japon des années 1970 et 1980. Les difficultés économiques, les architectures urbaines, les progrès technologiques ont tant nourri le mouvement cyberpunk que William Gibson écrivit que le Japon «moderne» représentait littéralement le genre (ce que confirma Ridley Scott grâce à la formidable direction artistique de Blade Runner). Avant même la publication des mangas Gunnm/Battle Angel Alita (dont Robert Rodriguez prépare actuellement une adaptation en prises de vues réelles) et Ghost in the Shell, Akira fut présenté dans les pages de Young Magazine, avant d’être adapté sur le grand écran en 1988. Autant d’univers qui prennent le contrepied des utopies dont la SF fut souvent friande. Les intrigues de Ghost in the Shell s’inscrivent donc dans un contexte futuriste, où l’Homme est désormais capable de modifier son corps jusqu’à devenir un cyborg. Mais aussi de se connecter directement aux fameuses «autoroutes de l’information» – à l’instar de Néo dans The Matrix (1999) – un monde virtuel, lointain descendant de Tron. En cette orée des années 1930, le Japon est transfiguré. Suite à une troisième guerre (nucléaire) mondiale, Tokyo s’est retrouvé submergé. L’équilibre des forces géopolitiques est profondément modifié. À travers le monde, de nombreuses populations sont contraintes d’émigrer. La Terre est en crise. Le Japon, lui, tire son épingle du jeu (de quilles) : son économie, florissante, a rebondi grâce à un formidable essor technique. Ce pays a subi une reconstruction en profondeur, dont ont émergé des mégalopoles futuristes. Les héros de Ghost in the Shell évoluent généralement au sein de la préfecture de Niihama. Ils forment une unité d’élite, spécialisée dans la lutte anticriminelle et antiterroriste — la Section 9 de la sécurité publique – qui dépend du ministère de l’Intérieur. Leur mission consiste à mener des opérations diverses (investigation, protection, combat…) sur deux fronts simultanés : dans la réalité et dans le monde virtuel. Dans le feu de l’action, les membres de cette équipe d’anciens officiers militaires et de police, pour la plupart dotés d’implants cybernétiques, s’avèrent extrêmement efficaces et complémentaires. Leur officier opérationnel est le Major Motoko Kusanagi, un cyborg (féminin). Son corps est cybernétique (il est équipé des dernières technologies, dont le camouflage optique, une force surhumaine et la capacité de se connecter aux réseaux virtuels), mais son cybercerveau amélioré lui permet aussi de se connecter aux réseaux virtuels. Motoko dispose d’ailleurs de son corps artificiel (et surpuissant) depuis un accident, survenu lors de son enfance. Un nouveau corps financé par l’État, envers lequel elle sera longtemps (financièrement) redevable. Motoko Kusanagi a aussi bénéficié d’un féroce entraînement au combat ; elle est ainsi quasiment devenue une arme de guerre ! Mais la jeune femme se pose souvent des questions sur son identité, sa véritable nature. Si seul son cerveau (modifié) représente ce qui la relie à l’humanité, est-elle une femme pour autant ? Qu’est-ce qui la différencie d’une intelligence artificielle (bien plus évoluées en 2030) ? Qu’est-ce que l’âme humaine ? Des thèmes chers à la SF, qui ne cessera de scruter la condition humaine. Autant dire qu’à l’ère des débats sur le transhumanisme et la singularité, l’œuvre de Masamune Shirow n’a jamais été autant d’actualité. Au premier abord aussi mystérieux que poétique, le titre du manga – que l’on pourrait traduire littéralement « le fantôme dans la coquille » — évoque l’esprit humain enfermé dans un corps robotisé. Car derrière la succession de vastes complots politico-industriels présentés dans ses différentes incarnations, Ghost in the Shell interroge.

Une œuvre aussi riche que complexe

Si Motoko est l’héroïne incontestée, les autres membres de la Section 9 ont des rôles plus ou moins prépondérants, selon les différentes incarnations de cet univers. Ainsi les deux longs-métrages se concentrèrent sur le Major, Batou et Togusa. Ancien ranger de l’armée japonaise, Batou est un puissant cyborg, de nature sanguine. Ses yeux ont été remplacés par des implants, mais sous une épaisse carapace se cache un personnage particulièrement humain. Ancien membre des forces spéciales de police, Togusa conservera longtemps, lui, son corps d’humain. Mais cette faiblesse physique est contrebalancée par ses talents d’enquêteur. Au sein de la Section 9, Kusanagi répond aux ordres de Daisuke Aramaki, un homme relativement âgé et totalement bienveillant, qui dispose de multiples connexions auprès du monde politique. Démontrant une confiance totale envers les membres de son unité, Aramaki restera également le seul humain de l’équipe à ne pas disposer d’implants. Les autres personnages, qui possèdent chacun une expertise spécifique, apparaissent surtout dans les séries «Stand Alone Complex» et «Alive». Ainsi Paz et Borma sont-ils de valeureux hommes de terrain. Ishikawa, quant à lui, est un talentueux pirate informatique. La section 9 est également épaulée par des robots de soutien aussi massifs qu’intelligents. Dans la série «Arise», qui se déroule avant les événements de Ghost in the Shell, ce sont les Logicoma, des machines de transport. Dans le manga, il s’agit des Fuchikomas. La série «Stand Alone Complex» les remplace par les inénarrables Tachikomas. À mi-chemin entre le tank, le robot et le crabe, les Tachikomas ont été mis au point spécifiquement pour les besoins, forcement hétéroclites, des activités antiterroristes de la Section 9 : soutien, transport, protection, etc. Ils sont dotés d’une intelligence artificielle particulièrement évoluée (chacun développant ainsi son propre caractère). Qui correspond toutefois à l’âge mental d’un enfant. Ils disposent d’ailleurs d’une voie aiguë. Les Tachikomas sont d’efficaces armes de guerre, dont le comportement rappelle souvent les animaux de compagnie ! Mais ils sont absents du premier long-métrage, réalisé en 1995 par Mamoru Oshii (Patlabor, The Sky Crawlers, Avalon). Cette adaptation du manga original, conçue par les talentueux artistes du studio japonais Production I.G. (également responsable des films et séries d’animation ultérieurs), présente une enquête menée par Motoko Kusanagi et Batou. Un mystérieux cybercriminel, le Puppet Master (ou Marionnettiste), y réussit à prendre le contrôle des esprits humains (dans un corps cybernétique), en modifiant par exemple leur mémoire. Le récit s’intéresse à la première apparition d’une intelligence artificielle dotée d’une conscience. Et à son désir de reproduction. Cette aventure mènera les deux protagonistes dans une toile d’intrigues politiques et de faux-semblants. En 2008, ce long-métrage bénéficiera d’une cure de jouvence audiovisuelle, sous le titre Ghost in the Shell 2.0. Certaines séquences sont ainsi animées en images de synthèse. En 2004, Mamoru Oshii propose un second film d’animation, Innocence. Batou et son collègue Togusa y enquêtent sur un complot tournant autour de robots d’apparence féminine – et créés pour satisfaire des plaisirs sexuels — assassinant leurs propriétaires. Mais Batou n’a pas oublié Motoko Kusanagi, dont l’esprit semble veiller sur lui.



À l’assaut de la télévision

Ghost in the Shell a également fait les beaux jours de la petite lucarne. Si les deux films réalisés par Mamoru Oshii font partie d’un même univers, les deux séries suivantes, bien qu’elles recyclent les personnages et certaines intrigues, se situent dans des continuités différentes. Toujours produite par Production I.G., la passionnante série «Stand Alone Complex» (SAC) se compose de deux saisons (de 26 épisodes chacune), diffusées de 2002 à 2005. À l’instar de The X-Files, les épisodes se décomposent en deux entités : les « stand alone », qui s’intéressent à des cas particuliers », et les « complex », qui concernent une longue enquête. Dans la première saison, la Section 9 suit la piste d’un mystérieux pirate informatique, Le Rieur (Laughing Man) en 2030, dont le comportement engendrera de nombreux imitateurs (d’où le sous-titre de la série). L’enquête mettra au jour un vaste complot politico-industriel. Deux ans plus tard, les événements de la seconde saison se penchent sur les conséquences politiques et sociales (dont un afflux de réfugiés…) des guerres qui ont lieu quelques années plus tôt. Grâce au comportement de leurs Tachikomas, les membres de la Section 9 assisteront involontairement à la naissance d’une véritable intelligence artificielle, douée de conscience : un « ghost » non humain. Enfin, en 2006, Production I.G. conclut l’arc Stand Alone Complex avec l’OAV (film d’animation destine au marché de la vidéo) Ghost in the Shell : SAC Solid State Society. Le Major y a quitté la Section 9, qui est désormais dirigée par Togusa. L’unité va toutefois enquêter sur une série de suicides et l’enlèvement de nombreux enfants. Plus accessible que les deux longs-métrages de Mamoru Oshii, la saga Stand Alone Complex représente un bon point d’entrée pour les néophytes. Notons que certains fans considèrent qu’elle précède les événements du premier long-métrage et du manga. La situation pourrait paraître encore plus confuse aux néophytes : Production I.G. a proposé, de 2013 à 2015, une nouvelle série d’OAV : Arise. Il s’agit à la fois d’une nouvelle continuité, et d’une préquelle débutant en 2027. Les fans ont ainsi l’occasion de découvrir la gestation de la Section 9, dont une jeune Motoko choisit les membres (parfois parmi les adversaires affrontés). Ces OAV seront ensuite formatés sous la forme d’une série en dix épisodes : Ghost in the Shell : Arise — Alternative Architecture. Deux épisodes sont en effet ajouté pour faire le lien avec un ultime opus, le long-métrage Ghost in the Shell : The New Movie, exploité en 2015. Suite à l’assassinat du premier ministre du Japon, la Section 9 va à nouveau devoir démêler les fils d’un vaste complot. Cet opus conclut donc le chapitre Arise, pour mieux laisser l’adaptation en prises de vues réelles prendre le relais médiatique. Un bref détour hollywoodien, puisque Production I.G. est actuellement à l’œuvre sur un nouveau projet tiré de cet univers ! Près de trente ans après la première parution du manga, Ghost in the Shell n’a heureusement rien perdu de sa force d’impact, de ses questionnements philosophiques et de sa solidité technique. Que l’adaptation hollywoodienne soit réussie ou une occasion manquée, nous conseillons vivement aux amateurs de SF et d’anticipation de se plonger dans ce sommet du cyberpunk ! Bookmark and Share


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