Le Story Group de Lucasfilm : Au service de la cohérence de Star Wars
Article Cinéma du Dimanche 25 Mars 2018

Afin de gérer l’évolution exponentielle de la licence Star Wars, ces dernières années, Lucasfilm a mis en place un département consacré à la gestion du contenu éditorial. Non pas que les membres du Story Group soient chargés d’imaginer et d’imposer aux auteurs (des films, livres, comics et jeux) de futurs rebondissements : il s’agit avant tout de leur apporter un support, tout en veillant à la cohérence d’un univers…

Pierre-Eric Salard

Même s’ils sont le fruit de l’imagination de leurs auteurs, les mondes fictifs séduisent les lecteurs, spectateurs et joueurs en conservant une certaine cohérence. Ils possèdent une géographie, des règles physiques, une chronologie, un niveau de maîtrise technologique, leurs peuples, leurs traditions, etc. Les passionnés de la Terre du Milieu de J.R.R Tolkien savent où se trouve la cité de Minas Tirith ; ceux d’Harry Potter connaissent les différents moyens pour se rendre à l’école de Poudlard. Les Trekkies ont connaissance des intentions de la Fédération des planètes unies. Et les fans de Star Wars savent bien que la Force n’est pas un mythe. Mais un vaisseau capable d’atteindre la vitesse supraluminique ne pourrait certainement pas être broyé par un possesseur de l’anneau unique ni abriter des Mangemorts. Han Solo n’est pas le roi des pistes de danse (excepté dans le regrettable jeu vidéo Kinect Star Wars, 2012). Et Internet reste un outil de notre réalité, même s’il fait probablement partie du passé de Star Trek, et du monde des Moldus. Chacun de ces univers-monde possède ses propres caractéristiques, malgré le nombre d’auteurs qui ont pu les animer. Quand une trahison est opérée, les aficionados s’indignent. Mais plus que tout, le contrat est rompu entre l’auteur et le rêveur. La suspension consentie de l’incrédulité est brisée. Ainsi s’expliquent le scepticisme et la déception de certains fans de «Game of Thrones» : le montage de plusieurs épisodes de la dernière saison sacrifiait les temps de parcours des personnages, au sein des sept royaumes de Westeros (où Internet n’a toujours pas été installé !), au profit d’une tension palpable, suivie d’une action débridée. Les spécificités d’un univers doivent être respectées. C’est tout l’enjeu du Story Group de Lucasfilm. «Nous traitons Star Wars comme un endroit réel, avec une vraie histoire», précise Pablo Hidalgo, directeur de création au sein de ce département. «Ensuite, nous regardons où cela nous mène en termes de nouvelles pistes narratives». Composé d’une dizaine de membres, le Story Group veille au respect des règles et des éléments constituant l’univers imaginé par George Lucas, tout en conseillant les différents auteurs invités à apporter leur pierre à l’édifice. Des auteurs qui, à leur tour, introduiront des personnages, des planètes, des technologies et des événements qui pourront avoir un impact sur d’autres œuvres à venir. Ce qui peut sembler superflu pour les spectateurs des films ! Après tout, les longs-métrages, pierres angulaires de la saga, se suffisent à eux-mêmes. Mais pour ceux qui désirent se plonger dans la galaxie lointaine, au travers de nombreux supports, cette cohérence insuffle une certaine réalité à un monde pourtant bel et bien fictif…

L’étendue du monde

Lorsque Disney rachète Lucasfilm, en octobre 2012, George Lucas a depuis peu installé Kathleen Kennedy, fidèle productrice attitrée de son ami Steven Spielberg, aux commandes de son empire. Depuis cinq ans, elle veille sur la direction prise par la licence – et, le cas échéant, remercie les collaborateurs dont les méthodes et les visions ne lui correspondent pas. Outre la production d’une nouvelle trilogie et de films dérivés, Kathleen Kennedy supervise depuis 2012 un certain nombre d’initiatives. Dans le domaine de la technologie, l’Advanced Development Group crée les outils nécessaires pour inventer de nouvelles expériences immersives. Le Story Group, lui, va remettre à plat «l’univers étendu» Star Wars. Kathleen Kennedy décrit ce département comme «les gardiens de la chronologie» (qui ont, jusqu’à présent, discuté de projets qui sortiront jusqu’en 2022 !). Une telle structure est devenue nécessaire en raison de la volonté des dirigeants de Lucasfilm de transformer la franchise en vaisseau amiral du groupe Disney. L’univers étendu, qui ne bénéficiait pas de la supervision d’une équipe dédiée, rassemblait toutes les œuvres littéraires, graphiques et vidéoludiques publiées avant 2014. Il est d’ailleurs possible de décomposer les quatre décennies de la licence en trois phases distinctes. D’abord, les produits dérivés ayant accompagné l’exploitation en salle de la trilogie classique, de 1978 au milieu des années 1980. Écrit en amont de la sortie d’Un Nouvel espoir (1977), le tout premier roman, Splinter of the Mind’s Eye, d’Alan Dean Foster, devait originellement faire office de «script» pour une suite. Le succès n’étant pas du tout envisagé, George Lucas espérait simplement avoir l’opportunité, qui sait, de réaliser un second opus, avec un budget encore plus famélique (d’où l’unité de lieu du roman, afin de réduire les coûts du tournage). Comme nous le savons, «La Guerre des étoiles» rencontrera son public et permettra à George Lucas d’imaginer un second épisode bien plus ambitieux. D’autres romans furent publiés, comme des trilogies consacrées à Han Solo et Lando Calrissian. Si elle n’est pas déplaisante à redécouvrir, une série de comics, publiée par Marvel, se permettra d’introduire des concepts pour le moins exotiques. Sans oublier les téléfilms pour enfants, consacrés aux Ewoks. Les produits dérivés partent chacun dans des directions opposées, sans que personne ne cherche à veiller sur l’intégrité de la licence. Il faut attendre 1991 pour qu’une transformation s’opère. Cela fait alors près de cinq années que Star Wars est délaissé. George Lucas, lui, ne décidera pas de retourner dans la galaxie lointaine avant encore trois ans. Pourtant, l’éditeur Bantam Spectra décide de reprendre la publication des romans et de confier l’écriture d’une trilogie littéraire, La Croisade noire du Jedi fou, à Timothy Zahn. Les fans vont enfin avoir l’occasion de découvrir les rebondissements qui ont suivi la mort de l’Empereur !

Une usine à gaz

En parallèle, une jeune maison d’édition de comics, Dark Horse, prend la relève de Marvel pour aller encore un peu plus loin… et raconter le retour de Palpatine ! Dans les deux cas, les auteurs se sont inspirés de plusieurs concepts mentionnés dans les films, dont le clonage. Car la fameuse guerre des clones, évoquée par le vieux Ben Kenobi, reste peut-être l’un des plus grands mystères de cet univers. A contrario, Dark Horse va explorer son lointain passé, à une époque où l’Ordre Jedi est loin d’être décimé. Les contours de l’univers étendu sont ainsi formés. Au cours des années 1990, des œuvres de plus en plus nombreuses vont constituer un univers-monde bien plus foisonnant que l’aperçu que nous ont offert les longs-métrages. Mais George Lucas, lui, s’intéresse davantage aux revenus générés, qui vont participer au financement – en toute indépendance d’Hollywood – de la prélogie, qu’aux différents événements survenus dans les romans et comics. Il refuse d’ailleurs que la centaine d’années précédant sa trilogie soit explorée. Car en 1994, George Lucas se lance enfin dans l’écriture de La Menace fantôme. L’univers Star Wars est alors divisé en plusieurs « canons » : les films passent avant tout, mais les événements des romans sont considérés comme plus importants – plus «réels » au sein de ce monde — que ceux des jeux vidéo. En 1997, Les Ombres de l’Empire, un projet multimédia mêlant roman, comics et jeu vidéo (et même une bande originale !), tire sa force de la réunion des produits dérivés pour mieux participer à la promotion de l’édition spéciale de la trilogie. Il s’agit tout simplement du prototype de l’exercice qui est réalisé actuellement. Malgré les précautions prises, l’orée des années 2000 marque une nouvelle étape du conflit entre le créateur et sa créature. L’Attaque des clones (2002), en particulier, va entrer en contradiction avec de nombreux récits de l’univers étendu. Certains auteurs et membres de Lucasfilm, dont le responsable de la continuité Leland Chee, vont tenter de remettre de l’ordre… à coups de «retcon». Soit l’altération rétroactive de faits présentés dans des œuvres antérieures ! Leland Chee va également alimenter une gigantesque base de données sur l’univers étendu : l’Holocron Continuity Database. À la fin de la décennie, la série d’animation «The Clone Wars» va, à son tour, entrer parfois en contradiction avec les comics consacrés à la guerre des clones, qui furent publiés quelques années plus tôt. Forcément, lorsque des centaines d’œuvres, imaginées sur une vingtaine d’années, racontent plusieurs millénaires d’histoires, elles finissent par entrer en concurrence. Des frictions deviennent inévitables. Et l’univers étendu évolue en une usine à gaz. Ce qui n’aurait pas été dramatique, pour autant, tant qu’aucun nouveau film n’était programmé…

Une Force motrice

Fin 2012, de nouveaux visages prennent la direction de la licence. Et ils ne cherchent pas à s’encombrer d’anciens produits dérivés. Ils regardent avant tout vers l’avenir (d’un point de vue narratif comme de revenus financiers). Contrairement à l’époque où George Lucas dirigeait plus ou moins son empire, cette renaissance de la franchise est supervisée par un certain nombre de collaborateurs : des réalisateurs comme des scénaristes. Début 2013, Lawrence Kasdan (Les Aventuriers de l’Arche perdue) et Simon Kinberg (Les Quatre Fantastiques, «Star Wars Rebels» ) sont conviés par Lucasfilm pour devenir consultants sur la nouvelle trilogie (mais aussi œuvrer sur des films dérivés ; Kasdan a ainsi signé le script de Solo : A Star Wars Story). «À l’instar de la salle des scénaristes – writer’s room — d’une série TV, nous avons passé une semaine face à un tableau blanc, à discuter des Épisodes VII, VIII et IX», explique Simon Kinberg à propos de l’ancêtre du Story Group. «Notre tableau fut recouvert par des notes. Nous savions ce que chacun voulait écrire. Ce fut une période incroyable, car nous imaginions des Star Wars ! J’avais vraiment un rôle de consultant. J’ai d’ailleurs travaillé sur l’Episode VII : j’aidais à concevoir les temps forts de l’histoire, je lisais les différentes versions du script et donnais mon avis». Il ne fait guère de doute qu’une partie, au mieux, de l’univers étendu est vouée à disparaître, et pour plusieurs raisons. D’abord, un scénariste – comme tout créatif — peut difficilement exprimer sa créativité si l’histoire de chaque personnage est déjà écrite. George Lucas, fidèle à lui-même, lors de l’écriture d’un premier traitement pour la nouvelle trilogie (qui ne fut finalement pas utilisé), ne semble pas avoir porté le moindre intérêt au respect des œuvres littéraires. «À partir du moment où nous allions produire un Épisode VII, et que l’histoire proposée par George était clairement différente de la galaxie décrite dans les livres, nous nous sommes dit : mettons tout cela en ordre», se souvient Pablo Hidalgo. «Les gens œuvrant sur les films et les séries sont gravement désavantagés par rapport aux romans et comics, car leur processus de travail est beaucoup plus long et compliqué», rappelle l’acteur Sam Witwer, dont le personnage, Starkiller (Le Pouvoir de la Force, 2008), a pourtant été supprimé de la mythologie Star Wars. «Les films doivent être la force motrice de cette franchise».

Une continuité partagée

Pour Michael Arndt, puis J.J. Abrams et Lawrence Kasdan, comment imaginer un Épisode VII qui se déroulerait trois décennies après Le Retour du Jedi… alors que les lecteurs savent déjà ce que font et feront les protagonistes ? «Le plus important est de respecter un principe immuable : chaque film doit être créé comme une affaire personnelle», soulignait Kathleen Kennedy en 2013. «George a réalisé des films qui signifiaient quelque chose, pour lui. Pour les cinéastes, c’est probablement le plus grand défi à relever. Pour faire un bon film, quelque chose doit se passer entre le créateur et l’histoire qui est racontée. Le film ne peut toucher son public que s’il a été créé avec passion». Ensuite, l’intérêt est évidemment de vendre de nouveaux produits dérivés. Autant recommencer depuis le début pour disposer de confortables marges de manœuvre. J.J. Abrams le sait bien, lui qui a lancé une seconde chronologie Star Trek à partir d’un événement précis (la première existant toujours, d’une certaine manière). Enfin, l’univers étendu empêchait à la franchise d’aller de l’avant : il y avait tout simplement trop d’histoires racontées pour que les nouveaux fans – ceux qui s’éprennent de la nouvelle trilogie, de Rogue One ou de «Rebels» — fassent le grand saut. La perspective de devoir dévorer des centaines de romans et de comics pourrait être fatale pour leur enthousiasme. Or tout le monde mérite un nouveau départ. Début 2014, la responsable des œuvres littéraires Star Wars chez la maison d’édition Del Rey, Shelly Shapiro, évoque déjà une «nouvelle continuité, qui accueillera de nombreux romans, comics, ebooks…». Un petit département dédié – le Story Group tel qu’on le connaît maintenant – avait d’ailleurs été initié dès 2013 par Kiri Hart, Vice-présidente en charge du développement de Lucasfilm. Il compte (ou a compté) parmi ses onze membres Matt Martin, Pablo Hidalgo, Carrie Beck, Diana Williams, Leland Chee, Steve Blank, James Waugh, Josh Rimes, Douglas Reilly et Rayne Roberts. Selon Matt Martin, «Lucasfilm s’est engagé à assurer une continuité partagée par tous les médias de Star Wars». Pour l’intérêt de la franchise, la décision est prise de réinitialiser l’univers. À l’exception des six longs-métrages et de la série «The Clone Wars» si chère à George Lucas (et, alors, en cours de diffusion), tous les événements décrits dans les romans, comics, jeux vidéo et séries proposés avant le mois d’avril 2014 (soit quelques jours avant le tournage du Réveil de la Force) sont désormais apocryphes. «Nous avons établi une liste exceptionnelle de nouveaux divertissements Star Wars pour l’avenir», déclarait Kennedy. «Nous sommes sur le point de ramener Star Wars sur le grand écran et de poursuivre l’aventure à travers des jeux, des livres, des bandes dessinées et de nouveaux formats qui commencent à apparaître. Cet avenir, orienté vers la narration interconnectée, permettra aux fans d’explorer cette galaxie de façon plus immersive que jamais». 36 années d’histoires fictives le deviennent au sein même de leur monde imaginaire – ce qui peut certes prêter à sourire, si l’on n’y est pas attaché. Ce sont désormais des «légendes». «J’ai ressenti un grand bouleversement de la Force», déclarait Obi-Wan lors de la destruction d’Alderaan. «Comme si des millions de voix avaient soudainement hurlé de terreur, puis s’étaient éteintes aussitôt». Pour les passionnés, le choc est rude, mais la majorité des complaintes mettront plusieurs années à s’éteindre. Il faudra d’abord les convaincre que ce «sacrifice» était nécessaire. C’est ici que le Story Group trouve toute son utilité…

La suite de ce dossier paraitra bientôt sur ESI !

De chaleureux remerciements à l’équipe de StarWars-Universe.com pour leur précieuse aide !

Sources : Starwars.com, io9, Syfy.com, The New York Times, Wired, Marvel.com, Den of Geek, The Hollywood Reporter, Variety, Bloomberg, Star Wars Insider, Marvel.com, Comingsoon.net, Twitter… Bookmark and Share


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