Star Wars et le Story Group de Lucasfilm – Seconde partie
Article Cinéma du Jeudi 29 Mars 2018

Afin de gérer l’évolution exponentielle de la licence Star Wars, ces dernières années, Lucasfilm a mis en place un département consacré à la gestion du contenu éditorial. Non pas que les membres du Story Group soient chargés d’imaginer et d’imposer aux auteurs (des films, livres, comics et jeux) de futurs rebondissements : il s’agit avant tout de leur apporter un support, tout en veillant à la cohérence d’un univers…

Pierre-Eric Salard

Un nouveau cycle

Malgré le «reboot» initié en 2014, il n’est toutefois pas question de considérer que les rebondissements des œuvres «Légendes» n’existent plus. Le point de vue de Lucasfilm est différent : si ce sont des mythes, il est possible ou pas qu’ils se soient déroulés, tant que ça ne rentre pas en contradiction avec les films et produits dérivés du nouveau «canon». Par exemple, si les événements du jeu de rôle massivement multijoueur The Old Republic sont désormais des légendes, aucun roman n’est venu les contredire pour l’instant. «Tout reste canonique tant qu’il l’est», s’amuse Pablo Hidalgo. Notons d’ailleurs qu’une extension de ce jeu, Galactic Starfighter (février 2014), marque la première participation officielle du Story Group. Preuve que même les «légendes» bénéficient de l’intérêt de Lucasfilm. «Je pense que les gens ont raison d’aimer ce qu’ils aiment», souligne Sam Witwer. «Mais tous les trucs qu’ils apprécient existent toujours. Si vous voulez lire une aventure de Luke Skywalker et Mara Jade, cela reste possible». Et qui sait, Mara Jade – qui cherchait à tuer Luke dans l’univers étendu, avant de l’épouser — sera-t-elle réintroduite, d’une manière forcément très différente, un jour ? Le Story Group a d’ailleurs incité les auteurs à reprendre les personnages, planètes et autres éléments de l’univers étendu. Le Grand Amiral Thrawn, légendaire chef de guerre impérial introduit dans le roman Les héritiers de l’Empire (tout comme Mara Jade), écrit en 1991 par Timothy Zahn, a fait son retour dans la série «Rebels». Mieux : son créateur écrit actuellement un second roman, consacré à ce personnage, qui s’inscrit dans la continuité officielle (en établissant également des ponts narratifs avec Rebels et Batuu, la planète inventée pour la zone thématique Galaxy’s Edge, qui sera inaugurée dans les parcs Disneyland américains en 2019, et ultérieurement à Disneyland Paris). Si Marvel Comics a pris le relais de Dark Horse Comics, la dernière bande dessinée produite par les seconds, Dark Maul : Fils de Dathomir, publiée en mai 2014, est considérée comme faisant partie du «canon». En attendant que Marvel prenne le relais en 2015. En ce qui concerne les romans, il faut attendre Une Nouvelle aube (septembre 2014) pour assister à la naissance d’un cycle. Selon son auteur, John Jackson Miller, l’avenir de cet univers se trouve aussi dans son passé. «Les planètes, les créatures sont les mêmes. Les TIE Fighters de la série Rebels ont été construits par la même entreprise, qui fut introduite dans un jeu de rôle il y a si longtemps ! Mon livre tourne autour d’un élément stratégique que j’ai présenté dans KOTOR, il y a des années ! Vous savez, les légendes peuvent être véridiques, en partie ou en totalité. Elles inspirent, un peu comme l’histoire du Roi Arthur». Enfin, depuis 2014, toutes les œuvres possèdent le même niveau de «canonicité» que les films, grâce à la veille du Story Group. Contrairement à l’ère Lucas, il n’existe plus de hiérarchie entre les supports. «Personne ne travaille sur les films, les comics ou les séries TV en vase clos», précisait Gary Whitta, auteur du premier script de Rogue One. «Tout cela fait partie d’un vaste univers cohérent. Lucasfilm dispose d’experts qui connaissent tous les détails de ce monde. Ils savent très bien ce qui se déroule dans les autres films, et ce qui est prévu dans l’avenir». Quelques erreurs ont depuis été faites, mais dans l’ensemble, l’univers est cohérent. Et il devient possible de suivre le cheminement logique des personnages. Pour l’instant, en l’espace de trois ans et demi, Lucasfilm s’est concentré sur trois phases : l’essor de l’Alliance rebelle et les conséquences de la destruction de la première Étoile de la mort (grâce à la diffusion de la série «Rebels», à la sortie de Rogue One et au quarantième anniversaire d’Un Nouvel espoir) ; les abords immédiats du Retour du Jedi ; et logiquement, la période de la nouvelle trilogie. Ce qui implique un sacré travail de gestion du travail des différents auteurs !

Les méandres d’une galaxie

En amont de la sortie du Réveil de la force, le Story Group, qui doit avant tout maintenir la continuité narrative et l’intégrité de la licence, s’est évidemment penché sur certaines zones d’ombre issues de l’existence de ce film. «Toute l’équipe lit chaque brouillon des scénarios au fur et à mesure de leur évolution», précise Kiri Hart. «Et nous essayons, autant que possible, de lisser tout ce qui ne se connecte pas». Maintenant que l’Univers étendu a été effacé – avec sa Nouvelle République et son Nouvel Ordre Jedi —, que s’est-il passé durant les trois décennies séparant Le Retour du Jedi de l’Épisode VII ? Ce nouveau film ne devait pas contenir plus d’allusions que nécessaire à de précédents événements. «Nous avons eu le temps de discuter de ce qui se déroule en dehors des limites du scénario», précisait J.J. Abrams en 2015. «Dans le film, il y a des références à certains incidents, parfois de manière très subtile, afin que les spectateurs puissent faire eux-mêmes certaines déductions». L’équilibre fut d’ailleurs difficile à trouver. «Nous avons retiré un certain nombre d’allusions», poursuit le réalisateur. «La clé consiste à conserver uniquement les références essentielles. Il ne faut pas donner l’impression que nous guidons le public vers une série animée ou un autre film». Les spectateurs n’en ont certes pas besoin, mais les fans, eux, désirent connaître tous les secrets de la galaxie lointaine. Plutôt que de tout résumer dans une encyclopédie, l’emphase sera ainsi faite sur les événements proches, temporellement, des films. Mais Lucasfilm préfère offrir à d’autres auteurs l’opportunité de raconter, à l’avenir, ces histoires (à l’instar du roman Liens du sang, paru en 2016, ou du jeu vidéo Battlefront 2, proposé en novembre 2017). Même la bataille de Jakku, ultime défaite de l’Empire évoquée dans Le Réveil de la Force et le jeu Battlefront en 2015, ne sera décrite qu’en février 2017 dans le roman Aftermath : Empire’s End ! En ce qui concerne la destruction de l’académie Jedi et l’exil de Luke Skywalker, la priorité est donnée aux futurs films. «Tous ceux qui inventent de nouvelles histoires sont en contact», déclarait Simon Kinberg en 2015. «Nous discutons avec les cinéastes qui travaillent sur les épisodes VII, VIII et IX, ainsi qu’avec ceux chargés des films dérivés. Nous collaborons tous ensemble afin de raconter une énorme histoire dont chacun expose, en quelque sorte, un chapitre. Je n’ai jamais rien vu de tel pour les autres franchises sur lesquelles j’ai travaillé. D’habitude, chaque branche est dans son coin ; ceux qui travaillent sur un film ne savent pas ce que font ceux qui sont chargés des comics».

En étroite collaboration

Malgré tout, l’équipe principale du Story Group de Lucasfilm ne rassemble qu’une dizaine de personnes. «Ils peuvent se concentrer sur le développement des plus gros films du monde tout en prenant en compte les comics dérivés de la série animée», poursuivait Simon Kinberg, qui a depuis pris en charge la franchise X-Men. Mais les membres du Story Group ne sont pas mandatés pour imposer des idées aux auteurs et scénaristes ! Ce qui surprit jusqu’au réalisateur de l’Épisode VIII, Rian Johnson, qui s’attendait à recevoir des consignes définitives. Et non une véritable marge de manœuvre : «On m’a fait lire le script de l’Episode VII, et c’est à peu près tout». Le Story Group fait office de nœud de communication entre les différents auteurs. «Nous n’imposons aucune histoire», rappelle Pablo Hidalgo. «Nous sommes au courant de tous les projets, et nous nous assurons que tout est synchronisé». Souhaitant échanger avec ces collaborateurs, Rian Johnson emménagea à San Francisco pendant plus d’un mois, afin d’écrire son scénario de l‘Épisode VIII dans un bureau adjacent à celui du Story Group. Deux fois par semaine, ils faisaient ainsi le point. Et le cinéaste, avec leur appui et leurs conseils, pouvait se concentrer sur les temps forts émotionnels, et non sur le respect des nombreux détails qui composent la galaxie. Dans la plupart des cas (mais pas tous), les auteurs ou cinéastes qui sont recrutés ont la possibilité de proposer leurs propres histoires et idées. Ils travaillent ensuite en étroite collaboration avec le Story Group pour s’assurer que les histoires respectent l’univers et s’inscrivent également dans un contexte plus large. Parfois, le comité éditorial est aussi à l’origine de certains produits dérivés. Ainsi les comics Kanan sont-ils issus de l’idée de raconter le passé de l’un des héros de la série «Rebels», à l’époque de la prélogie. Reliant ainsi deux époques de la saga, une perspective réclamée par de nombreux fans – qui savent que les derniers films de George Lucas ne sont pas forcément aussi populaires que les autres. Et qui craignent que la prélogie soit ainsi sacrifiée. Mais tout vient à point à qui sait attendre, puisque J.J. Abrams lui-même a évoqué, en octobre 2017, son souhait de faire un lien entre son Épisode IX, en cours d’écriture, et la prélogie. Pour clore simultanément une trilogie, mais aussi une saga cohérente en neuf épisodes…

La passion des fans

Chaque membre du Story Group dispose de sa propre spécialité. Le «gardien de l’Holocron», Leland Chee, qui possède une formidable connaissance de cet univers, continue à alimenter sa base de données. Ancien rédacteur pour les jeux de rôle Star Wars, Pablo Hidalgo, qui a également écrit par le passé des ouvrages encyclopédiques, ferait presque office de visage public, répondant quotidiennement aux questions des curieux sur Twitter. Lorsque l’équipe du jeu vidéo (mobile) Star Wars : Force Arena cherche à trouver un partenaire pour Dark Vador, ses membres savent qu’ils ont besoin d’un personnage disposant d’un esprit et des compétences nécessaires pour se démarquer. «Quelqu’un qui ne disparaîtrait pas dans l’ombre figurative et littérale de Vador», précise le producteur du jeu, Kristoffer Bergqvist. «Matt Martin nous a donc suggéré le Docteur Aphra». Ce personnage, issu des comics Marvel, a fait tellement forte impression auprès des fans qu’elle dispose désormais de sa propre série (publiée en France dans le magazine Star Wars Comics). «Après l’avoir découverte, nous n’avons plus jamais regardé en arrière. Elle était parfaite pour ce rôle ! » Pour le réalisateur du jeu vidéo Battlefront 2 (dont l’objet de la quête d’un Luke Skywalker croisé dans un court chapitre, un compas, apparait dans Les Derniers Jedi), Mark Thompson, le Story Group est capable de montrer une direction quand le besoin se fait sentir. «Ils nous ont dit : “Hey, nous avons ce vaisseau, dans un jeu de société. Peut-être qu’il pourrait véhiculer vos personnages ? Et nous avons ce personnage sur cette planète au même moment, dans ce roman. Peut-être que cela peut vous intéresser ? Nous nous retrouvons ainsi avec une série très organique de connexions, parce que la galaxie est énorme». Sans pour autant forcer l’apparition d’un personnage, si cela n’est pas nécessaire. «Évidemment, il y a des thèmes récurrents dans la narration d’un Star Wars. Et il y a surtout la famille. Ce n’est donc pas une surprise que, dans l’histoire de Battlefront 2, comme dans toutes les histoires de la galaxie Star Wars, une famille se trouve au cœur de l’intrigue. C’est juste naturel». Carrie Beck, elle, s’est concentrée en 2015 et 2016 sur la communication entre les membres de la production de Rogue One, et ceux de la série d’animation «Rebels». Ce qui a permis de créer de nombreux ponts – sous forme de clins d’œil – entre les deux œuvres. Le Ghost, le vaisseau de la série, apparaît ainsi subrepticement près de la base rebelle de Yavin IV, avant de participer à la bataille de Scarif. La corvette Hammerhead, qui percute un destroyer stellaire dans le film, est apparue un an plus tôt sur le petit écran. Et le passé de Saw Gerrera (Forest Whitaker), un personnage introduit des années plus tôt dans The Clone Wars, est exploré dans «Rebels» quelques jours seulement après la sortie de Rogue One ! Sans oublier la réintroduction des vaisseaux de classe Braha'tok (dont le design a été conçu par le maquettiste Bill George), qui étaient apparus subrepticement lors de la bataille spatiale du Retour du Jedi en 1983. Rogue One dissimule même un clin d’œil appuyé à l’Episode VIII, qui est sorti un an plus tard ! Pour Carrie Beck, il était important de s’assurer que toutes ces œuvres fonctionnaient bien ensemble. Pour autant, ces liens ne font que servir le souci de cohérence. L’objectif principal reste qu’elles puissent, bien entendu, s’apprécier individuellement. Mais la passion des fans est, en quelque sorte, récompensée. Ce sont littéralement des «clins d’œil».

A la recherche d’une authenticité

Pour Matt Martin, Rogue One représente parfaitement l’intérêt de l’existence du Story Group. Il ne faut pas pour autant confondre la cohérence avec la perfection – le mieux étant l’ennemi du bien. Le romancier Jason Fry (L’Arme du Jedi) rappelle que les membres du Story Group ne peuvent pas être omniscients. «Évidemment qu’il y a aura des incohérences, ici ou là», résume-t-il. Effectivement, les aficionados les plus aguerris remarqueront des erreurs, ici et là (comme dans un récent numéro des comics Marvel). Pablo Hidalgo observait en juillet dernier que le «canon» ne s’embarrasse pas des détails superflus. «Tout n’est pas catalogué» dans le moindre détail. «Certaines choses ont peu d’importance». Ce qui signifie que des différences peuvent surgir entre deux récits d’un même événement, sur deux médiums différents. «Les interprétations sont distinctes selon qu’elles proviennent d’une bande dessinée, d’un roman, d’un dessin animé ou d’un film. Tout ce qu’on retient, c’est que deux personnes se sont assises, puis que Greedo meurt», explique-t-il en référence au célèbre affrontement entre Han Solo et le chasseur de primes verdâtres dans la cantina d’Un Nouvel espoir, qui fait couler de l’encre depuis deux décennies. «Et les témoignages varient». Pablo Hidalgo rappelle également que chaque média obéit à ses propres règles. Ainsi les salles de l’Étoile de la mort sont-elles gigantesques, mais les officiers impériaux restent les uns auprès des autres. «Tout simplement parce qu’ils doivent tous rentrer dans le cadre de l’image», s’amuse le directeur de la création. «Il n’y a pas de distance officielle entre eux. Ce qui compte, c’est que ces personnages étaient présents et discutaient. Si des comics montraient la même scène, le cadre serait plus large, et les officiers s’adresseraient la parole à une distance habituelle pour des êtres humains». Tant que des éléments importants n’entrent pas en contradiction sur différents supports, tout peut être ouvert à une relative interprétation. «En attendant qu’une histoire ne l’en extirpe, Boba Fett est simultanément mort et vivant, dans la gueule du Sarlacc». Le célèbre chasseur de primes serait donc actuellement le chat de Schrödinger de la licence Star Wars ! Même si certains indices, dans les romans, laissent imaginer quel destin l’attend… Pour Steve Blank, il est désormais moins question de «canon» que d’authenticité. Il n’existe plus de hiérarchies entre les histoires, comme à l’époque de George Lucas. «Je préfère le terme “authenticité”. Ce qui nous intéresse ne se limite pas aux événements. C’est un concept plus large, qui englobe aussi l’émotion, le ressenti, les environnements et les personnages — tous ces différents éléments qui constituent Star Wars». Si ILM réinvente depuis longtemps la galaxie lointaine à l’aide de maquette puis d’ordinateurs, le Story Group est devenu en l’espace d’une poignée d’années l’autre versant d’un écosystème qui n’a pas fini de nous inviter loin, très loin dans les étoiles…

De chaleureux remerciements à l’équipe de StarWars-Universe.com pour leur précieuse aide !

Sources : Starwars.com, io9, Syfy.com, The New York Times, Wired, Marvel.com, Den of Geek, The Hollywood Reporter, Variety, Bloomberg, Star Wars Insider, Marvel.com, Comingsoon.net, Twitter… Bookmark and Share


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