D’Underworld à 1313 : Le chant du cygne du Star Wars de l’ère Lucas
Article Cinéma du Vendredi 09 Novembre 2018

A l'occasion de l'annonce de la production d'une seconde série TV Star Wars en prises de vues réelles (après The Mandalorian, annoncée pour fin 2019), cette fois-ci consacrée au personnage de Cassian Andor (Diego Luna) introduit dans le film Rogue One, nous vous proposons de revenir sur le projet de série supervisé par George Lucas dans la seconde moitié des années 2000. Remarquons qu'Underworld avait un important point commun avec la future série du service de streaming de Disney : elle devait se dérouler entre les Episodes III et IV de la saga Skywalker...

Avant qu’il ne confie l’avenir de Lucasfilm à Disney, George Lucas a tenté d’imposer un dernier projet ambitieux. L’univers Star Wars se serait épanoui dans une série télévisée, accompagnée par un jeu vidéo. Si les scripts et illustrations de production d’«Underworld» et Star Wars 1313 resteront cloitrés dans les archives de Lucasfilm, leur influence se fait parfois sentir dans les plus récentes productions…

Par Pierre-Eric Salard

En 2005, George Lucas l’affirme et le répète : La Revanche des Sith est l’ultime épisode de la saga. Il n’y aura plus jamais de long-métrages Star Wars ! Et il s’assurera que personne n’en produira après sa mort. Les six opus cinématographique qui forment la saga racontent la chute et la rédemption d’Anakin Skywalker. Les autres histoires situées dans la galaxie lointaine pourront s’épanouir sur d’autres supports (littérature, jeux vidéo…), mais pas sur le grand écran. Au printemps 2005, George Lucas donne ainsi son feu vert à plusieurs projets. En matière de jeux vidéo, son studio LucasArts se lance dans la production, en interne, du Pouvoir de la Force (The Force Unleashed, 2008). L’intrigue tourne autour des aventures de l’apprenti secret de Dark Vador, entre les épisodes III et IV. Maintenant que la prélogie est terminée, les auteurs ont enfin l’opportunité d’imaginer des histoires situées pendant les 19 années séparant la prise de pouvoir de Palpatine de la destruction de l’Etoile de la mort. A l’exception de quelques romans publiés à l’époque de la trilogie classique, cette période est longtemps restée inexplorée – à la demande expresse de George Lucas, qui en avait fait sa chasse gardée. Le Pouvoir de la Force va ainsi pouvoir relier thématiquement et narrativement les deux trilogies cinématographiques. Une opportunité qui nourrit évidemment l’enthousiasme des employés de LucasArts, qui discutent longuement avec le cinéaste de la relation partagée par l’Empereur et Dark Vador. Cette période, notons-le, aurait également dû être explorée dans «Underworld» et Star Wars 1313. George Lucas souhaite également investir les écrans de télévision. Rappelons que, dès 1978, il tenta l’aventure télévisuelle avec l’inénarrable émission Star Wars Holiday Special (titrée Au temps de la guerre des étoiles lors de sa diffusion française sur TF1, en 1980). En 1984 et 1985, Lucasfilm produisit les téléfilms des Aventures Ewoks, La Caravane du courage et La Bataille d’Endor. A la même époque furent diffusés les dessins animés «Ewoks» et «Droids», réalisés par les studios Nelvana.



Les guerres des clones

Destinée à promouvoir la sortie de La Revanche des Sith, «Clone Wars» (2002 à 2005) est une série d’animation traditionnelle réalisée par le talentueux Genndy Tartakovsky ( «Samouraï Jack», Hôtel Transylvanie). Elle introduit notamment le Général Grievous auprès des fans. Depuis 2014, toutes les séries et téléfilms cités précédemment ne font plus partie du canon officiel de la saga. Ce qui n’est toutefois pas le cas de la suivante : «The Clone Wars» (2008 à 2014), une série d’animation annoncée par George Lucas en avril 2005. Réalisée en image de synthèse, cette série répond à une frustration du cinéaste. Au cours de production de La Revanche des Sith, il a effectivement dû abandonner l’idée d’entamer le film sur un aperçu de sept batailles se déroulant sur autant de planètes distinctes. Ainsi l’Attaque des clones se termine sur la bataille inaugurant la guerre des clones, alors que l’Episode III raconte les dernières heures du conflit galactique. Un comble, pour un événement mentionné par Obi-Wan Kenobi dès le tout premier film, en 1977 ! L’idée fut certes recyclée pour montrer l’exécution de l’ordre 66, mais George Lucas désire offrir aux fans une meilleure description des temps forts de la guerre des clones. De 2005 à 2008, Dave Filoni supervise avec George Lucas la production de cette série – qui s’ouvrira finalement sur un long-métrage diffusé au cinéma (en réalité, un remontage des premiers épisodes). Si la première saison ne soulève pas un immense enthousiasme parmi les aficionados, la série trouvera son rythme de croisière à partir de 2009. Avant de devenir une pierre angulaire de la mythologie Star Wars (en réhabilitant même, par certains aspects, la prélogie parfois décriée).



Dans les bas-fonds de Coruscant

En avril 2005, George Lucas ne se contente pas de donner le feu vert au Pouvoir de la Force et d’annoncer la production de The Clone Wars. Il indique également qu’une série en prises de vues réelles – un format encore inexploité par la franchise – verra le jour. Le processus de pré-production est alors annoncé pour l’automne 2015. Il faudra malgré tout attendre 2012 pour que Rick McCallum, le producteur de la prélogie, dévoile son titre de travail : «Star Wars Underworld» (un terme dont la traduction pourrait être «la pègre», mais aussi «l’enfer»). Si l’espace cinématographique est réservé aux mésaventures de la famille Skywalker, George Lucas ne s’interdit donc pas d’explorer les secrets des criminels, mercenaires ou chasseurs de primes que nous avons aperçus dans les films. Et dont les leaders règnent sur les bas-fonds de Coruscant, capitale de l’Empire. Assassinats, trafics de drogue, esclavage, prostitution : cette série révèlera la face sombre de la galaxie, et ne s’interdira aucun sujet. A l’instar du Pouvoir de la Force, «Underworld» se déroulera entre les Episodes III et IV, au cœur d’une époque troublée par l’essor d’un jeune l’Empire galactique. L’Ancienne République n’est plus, et l’Alliance rebelle entame tout juste sa formation. Ce territoire quasiment vierge permettra aux auteurs de ne pas être contraints par des rebondissements présentés sur d’autres supports officiels. Pour concrétiser sa vision, George Lucas cherche avant tout à réduire les coûts nécessaires à la production d’un projet si ambitieux, comme il avait réussi à le faire une décennie plus tôt pour la série des «Aventures du jeune Indiana Jones». Si la Revanche des Sith a coûté 113 millions de dollars, à combien pourrait s’élever le budget d’une série d’une quinzaine épisodes, et qui reprendrait l’imagerie de Star Wars ? A l’époque, les 10 à 14 millions de dollars investis dans la production du pilote de «Lost» - réalisé par J.J. Abrams ! - viennent de marquer les esprits. A l’été 2015, George Lucas explique qu’il compte diviser le budget escompté - par dix ! – en accumulant les méthodes permettant de dégager des économies, et notamment en utilisant des caméras numériques semi-professionnelles. Dans les semaines suivantes, George Lucas, Rick McCallum et les responsables de Lucasfilm entament des discussions afin de préciser les contours de leur ambitieux projet. La pré-production devait alors s’étaler sur l’année 2006, avant que le tournage ne débute en 2007 en Australie (et de filmer en extérieur sur toute la planète). Rappelons que les Episodes II et III furent eux-aussi tournés sur les plateaux des Fox Studios, à Sidney. D’ici là, un certain nombre de scénaristes seront recrutés pour imaginer une série au ton bien plus sombre, dramatique et mature que les longs-métrages. Les enfants et préadolescents représentaient le cœur de cible de la saga (et de «The Clone Wars») ? La nouvelle série, elle, sera destinée aux jeunes adultes. Si leur apparition n’est pas exclue, aucun protagoniste des films n’obtiendra un rôle majeur. «Underworld» sera consacrée à des personnages mineurs (parfois introduits dans l’univers étendu des romans et comics), qui n’ont pas le destin de la galaxie entre leurs mains.



L’éternel retour de Boba Fett

George Lucas ne manque jamais d’ambition : dès le départ, il imagine un long récit s’étalant sur près de cent heures ! L’idée est d’écrire un maximum de scripts en amont du tournage afin de connaitre la direction globale de la série – et la manière dont elle se terminera. Enfin, chaque épisode doit être produit pour un budget inférieur à deux millions de dollars. Si cet exploit n’est pas atteint, la série ne verra jamais le jour : George Lucas souhaite lui-même financer ce projet, avant de revendre les droits de diffusion. Six mois plus tard, en 2006, deux axes semblent avoir les faveurs du cinéaste : la volonté de réduire les coûts de production, et l’idée de concevoir la série, du début à la fin, avant même d’entamer le tournage. La diffusion d’«Underworld», que l’on envisageait pour 2008, est repoussée pour l’aube des années 2010. Avant toute chose, il est nécessaire d’écrire l’intégralité des scripts, terminer le processus de recherche conceptuelle, dessiner des milliers d’illustrations, etc. Parallèlement, George Lucas concentre son attention sur la production de «The Clone Wars», un projet qui obtient la priorité. La série s’inscrit dans un contexte géopolitique : les décisions et actes de certaines personnalités illustres pourraient impacter le récit. Les ombres de L’Empereur Palpatine et Dark Vador planeraient ainsi sur les parcours des protagonistes. La présence de chasseurs de primes issus de la saga est de plus en souvent évoquée. Les fans imaginent déjà retrouver un jeune Boba Fett, au sommet de sa gloire. Au printemps 2006, Rick McCallum, l’optimiste producteur de la prélogie, annonce que le tournage débutera deux ans plus tard. En octobre, George Lucas évoque la possibilité de raconter une histoire autour des pilotes d’une toute jeune Alliance rebelle. La série pourrait donc se permettre d’explorer d’autres territoires que la pègre galactique. En 2007, la production semble s’accélérer. Lucasfilm continue à rencontrer des scénaristes, aux Etats-Unis comme en Europe. Rick McCallum affirmera que près de 200 auteurs furent approchés ! Dont ceux des séries «Lost» et «Battlestar Galactica». Une première étape est inscrite dans le marbre : l’organisation d’une première réunion à l’automne, afin que les premiers jalons du récit puissent être posés. «La stratégie de George, très audacieuse, consistait à obtenir une cinquantaine de scripts vraiment bons avant de commencer à tourner la série», se souvient le scénariste Matthew Graham («Ashes to Ashes»). «Nous saurions ainsi dans quelle direction irait la série. Nous pourrions dire à n'importe quel acteur ou réalisateur ce qui se passerait vingt semaines plus tard». Lucasfilm compte désormais lancer le processus du casting à l’été 2008, pour un tournage en 2009 en Australie.



Un projet multimédia

Rick McCallum précise les contours du projet : chaque saison sera composée d’une douzaine d’épisodes. Si la série fonctionne auprès des spectateurs, un personnage secondaire obtiendrait ultérieurement sa propre série dérivée. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que plusieurs aventures se déroulent en parallèle – à l’instar des séries «Star Trek» dans les années 1990. Cet objectif – Rick McCallum évoque même jusqu’à 100, voir 400 épisodes en fin de parcours - s’avérera évidemment bien trop ambitieux. Mais «Underworld» commence à prendre forme. Le producteur annonce d’ailleurs qu’un personnage des films s’invitera bel et bien dans la série : Boba Fett. Il sera accompagné de personnages originaux, dont une bande de chasseurs de primes. Certains fans feront ainsi un rapprochement avec les séries HBO «Les Soprano» et «Deadwood». Quelques années plus tard, Rick McCallum préfèrera la comparer au Parrain de Francis ford Coppola, un ami proche de George Lucas : «La série est consacrée à des chefs de réseaux criminels, alors que le pouvoir de l’Empire s’accroit». Si l’apparition de personnages de l’univers étendu littéraire semble finalement exclue, certains membres de la production du jeu vidéo Le Pouvoir de la Force, dont la sortie approche, évoquent des rapprochements narratifs. L’antihéros du jeu pourrait ainsi apparaitre, à l’occasion, dans «Underworld». En novembre 2007, un petit groupe d’une demi-douzaine d’auteurs, de nationalités américaine, britannique et australienne, se rassemble au Skywalker Ranch, dans le nord de la Californie. Or une grève des scénaristes s’abat à Hollywood, paralysant l’ensemble de l’industrie. Ce qui provoquera de nouveaux délais. Bon gré mal gré, à l’aube de 2008, l’équipe de recherche conceptuelle compte quatre illustrateurs, qui produisent un grand nombre de concept arts sous l’œil bienveillant de George Lucas. Parmi eux, Erik Tiemens a réalisé de nombreuses (splendides) esquisses pour les Episodes II et III (et, ultérieurement, pour Le Réveil de la Force). Au printemps 2008, George Lucas compare «Underworld» à un mélange entre les films noir de l’âge d’or d’Hollywood et un soap opera spatial : les relations entre les personnages seront au cœur de l’intrigue. Le tournage est désormais programmé pour 2010, pour une diffusion en 2012. Et un jeu vidéo, destiné à accompagner la diffusion e la série, est mis en production dans les locaux de LucasArts. Une histoire que nous racontons dans la seconde partie de ce dossier…

Sources : : Star Wars Insider, StarWars.com, Variety, The Hollywood Reporter, Blastr/Syfy, Entertainment Weekly, StarWars.com, CBR, Forbes, Empire Magazine, SFX Magazine, Lucasfilm Magazine, i09, SlashFilm, ComingSoon.net, Starwars-Universe.Com, Star Wars News Net, Making Star Wars, Le Cinéma de George Lucas (Editions de la Martinière), Rogue Leaders (Titan Books), The Art and Making of the Force Unleashed (Insight Editions), Dans les coulisses de Star Wars : the Old Republic (HUGINN & MUNINN), Star Wars - Aux origines du mythe (HUGINN & MUNINN)… Bookmark and Share


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