[De nos archives] Dans les coulisses de Men in black
Article Cinéma du Mercredi 27 Janvier 2016

Par Pascal Pinteau.

Qui sont les “Hommes en noir” ? Des cousins des “Blues Brothers” ? Un club de croquemorts ? Des adeptes du tout cuir façon Harley Davidson ? Que nenni : ce sont les agents secrets qui surveillent le transit des extraterrestres et pourchassent à l’occasion les criminels qui traînent leurs pseudopodes sur notre bonne vieille planète. Leurs exploits cinématographiques ont vu le jour grâce au maestro Steven Spielberg, dans le rôle du producteur, et à Barry Sonnenfeld, déjà réalisateur des amusantes chroniques de “La famille Adams”. Echappant aux genres traditionnels, “Men in black” est à la fois un film d’action mené tambour battant et une réjouissante comédie adaptée de la bande dessinée de Lowell Cunningham inspirée de l’histoire “réelle” des Ovnis. Après leurs rencontres du premier, du second ou du troisième type, de nombreux témoins affirment avoir été interrogés par des hommes vêtus de noir. Posant des questions sans révéler leur identité, et disparaissant sans laisser de trace, ces “hommes en noir” n’appartiendraient-ils pas à une agence gouvernementale “Top secret” surveillant les manifestations extraterrestres ? “Bien sûr!”, clament les centaines de milliers d’américains non seulement convaincus qu’un complot planétaire cache la présence d’extraterrestres parmi nous mais également persuadés que le gouvernement américain conserve les débris d’engins et les cadavres d’aliens récupérés après le fameux “incident de Roswell”. Le succès de cette mode parano-ovniesque a atteint un paroxysme de popularité dans les années 90 : la série “X-Files” triomphait en faisant des ovnis son fond de commerce, Independence Day réalisait des records de recette en exploitait la même idée, et l’on peut encore trouver aujourd’hui des corps d’aliens en plastique flottants dans un simili-formol dans tous les magasins de gadgets du contient américain ! Spielberg et Sonnenfeld ont été bien avisés de passer ce thème au travers de leur moulinette parodique, en le saupoudrant d’une dérision bien rafraîchissante !



Les aliens sont parmi nous

Le film nous apprend que les “Hommes en noir” surveillent bel et bien les activités extraterrestres sur terre depuis trente ans, gérant aussi le département d’immigration intergalactique. Au cours d’une enquête de routine, un vétéran du service, l’agent K, rencontre un jeune policier de New York si brillant qu’il décide de lui faire joindre les rangs de cette organisation d’élite. Les deux équipiers interprétés par Tommy Lee Jones (le Fugitif) et Will Smith (Independence Day) vont devoir déjouer le complot d’un redoutable terroriste extraterrestre baptisé Edgar. Volant l’enveloppe corporelle d’un terrien, Edgar va semer le chaos partout sur son passage. Si les “hommes en noir” ne l’arrêtent pas, la terre sera anéantie !

Les SFX Men

Pour créer l’imposante brochette d’extraterrestres de Men in Black, Spielberg a réuni “La crème de la crème” des trucages. Le génialissime maquilleur Rick Baker, déjà quatre fois lauréat des Oscars à cette époque (il en a reçu deux de plus depuis!), a imaginé les créatures, et les a animé avec l’aide de Industrial Light and Magic, la société d’effets spéciaux de George Lucas, dont les innovations en matière d’images de synthèse, de Terminator 2 à Jurassic Park, ont tourné une page de l’histoire du cinéma. En professionnels avisés, Spielberg et Sonnenfeld ont décidé de combiner les talents et les techniques de ces deux équipes plutôt que de séparer leurs prestations de scènes en scènes. Les aliens conçus par Baker ont d’abord été représentés sous forme de dessins puis de statuettes finement sculptées et peintes. Par la suite, et selon leur morphologie, ces êtres venus d’ailleurs ont été figurés par des maquillages sophistiqués, des costumes habités par des figurants, des marionnettes mécaniques ou des images de synthèse. Edgar, le vilain terroriste du film, a eu l’insigne privilège de bénéficier de l’ensemble de ces techniques. Son enveloppe de camouflage corporel, indélicatement dérobée à un humain, change d’aspect en se détériorant. Plusieurs jeux de prothèses en mousse de latex, collées minutieusement sur la peau de l’acteur Vincent d’Onofrio avec un adhésif chirurgical très puissant, ont permis de simuler une décrépitude progressive. Dans son étape de décomposition la plus avancée, le maquillage d’Edgar a nécessité jusqu’à six heures d’application !

Des costumes d’extraterrestres sur mesure

Si les tailleurs ont besoin des mensurations exactes de leurs clients pour façonner un costume impeccable, l’équipe de Rick Baker exige quand à elle un moulage complet du corps et de la tête des acteurs. Utilisant de l’alginate, cette pâte à base d’algues dont le dentiste se sert pour prendre l’empreinte de vos quenottes, les maquilleurs ont tartiné les aspirants-extraterrestres de la tête aux pieds, n’épargnant que les narines dont leurs victimes ont le toupet de se servir pour respirer. Lorsque le mélange d’alginate et d’eau gélifie, des bandes plâtrées sont ajoutées les unes sur les autres pour former une coque rigide en deux parties, soutenant le moule souple et fragile en alginate. On attend une vingtaine de minutes avant de retirer la chape de plâtre durcie pour dégager le modèle de sa pelure d’alginate en la découpant aux endroits stratégique. On la repositionne dans le support rigide et l’on coule enfin du plâtre renforcé de fibres qui, après séchage, deviendra le “positif” issu du moule négatif, parfaite empreinte du corps et de la tête du figurant. Utilisant ce jumeau de plâtre comme support, les sculpteurs vont entrer en action et modeler en terre glaise les volumes du corps de l’extraterrestre, reproduisant scrupuleusement le “design” défini par des dessins ou par une miniature. La sculpture achevée servira à fabriquer un moule en plusieurs parties. Le support de plâtre, débarrassé de sa gangue de terre servira de “noyau interne” du moule du costume, dont on repositionnera la partie externe tout autour. La partie creuse de ce sandwich de plâtre, le volume du futur costume, sera remplie d’un mélange de latex, d’agent moussant et d’agent de cuisson battu en neige (comme des oeufs !), qui, une fois cuit pendant deux à trois heures à 100 degrés dans une étuve, se transformera en mousse de latex souple et légère. Mais l’aventure ne s’arrête pas là: une fois démoulé et retouché pour éliminer les petites imperfections (bulles dans le latex, déchirures, lignes de joint de moules trop voyantes), l’enveloppe de mousse de latex sera positionnée sur un mannequin et colorée avec des peintures vinyliques traitées pour adhérer sur un support souple sans se craqueler. Couche après couche, des artistes souligneront les volumes à l’aérographe, créeront les nuances de peau ou suggéreront d’une trace bleutée la présence de veines sous la peau de caoutchouc! Le costume sera ensuite confié à une costumière qui le renforcera de tissu élastique pour éviter que la mousse de latex ne se déchire lors de gesticulations trop enthousiastes des acteurs. Véritables oeuvres d’art, ces costumes se transforment en saunas ambulants pour les figurants qui doivent les supporter de longues heures durant sous la chaleur infernale des projecteurs. Pour éviter les malaises dûs à la déshydratation, on veille à les faire boire régulièrement entre les prises de vues, et on insère des tubes de caoutchouc creux dans leurs costume pour y faire circuler de l’air froid !

Les guignols du 3ème type

Certains des costumes de Men in Black, encore plus sophistiqués, ressemblent à des marionnettes mécaniques géantes qui auraient “avalés” leurs infortunés manipulateurs. La première séquence du film nous permet de découvrir Mikey, une créature amphibie géante de plus de 2,50 m qui a pris l’apparence d’un immigré mexicain franchissant clandestinement la frontière, devenant ainsi un alien doublement illégal (“Illegal alien” = “travailleur immigré clandestin” en Anglais). Cette seule séquence a nécessité des mois de préparation pour l’équipe de Baker, qui a fabriqué un costume muni d’échasses, l’a pourvu de faux bras mécaniques et d’une série d’ailerons qui peuvent frétiller à volonté. Mûs par des gâchettes et des câbles selon le principe des poignées et des freins de vélos, les articulations majeures de “Mikey” lui permettent de se déplacer de manière réaliste. Les yeux dotés de paupières, les ailerons, les lèvres et les autres parties en mouvement sont truffées de servos-moteurs radiocommandés à distance par l’équipe de Rick Baker. L’interprète de “Mikey”, John Alexander, devait jouer la comédie en ne voyant quasiment rien, en respirant par une petite ouverture pratiquée dans la gorge du monstre, et en supportant une bonne partie des 70 kgs de l’énorme costume !

Les images de synthèse à la rescousse

Malgré sa sophistication, l’animation de “Mikey” était bridée par les limites des matériaux utilisés. La mousse de latex est moins élastique qu’une vraie peau et un malheureux humain portant un costume de 70kgs ne peut jouer les monstres que très brièvement avant de s’écrouler de fatigue. Barry Sonnenfeld, bien décidé à voir Mikey rugir en ouvrant une gueule impressionnante, a demandé à I.L.M. de reconstruire son charmant visage en images de synthèse. Comme d’autres créatures du film, Mikey a été scanné sous toutes les coutures par un faisceau laser enregistrant les volumes de sa tête et de son corps. La silhouette infographique définie en “fil de fer” a été ensuite recouverte de fragments digitalisés de photos de la création de Baker, prises sous tous les angles. Ce “patchwork d’images” a habillé le clone virtuel du monstre que l’on a doté de textures en volumes des plus réalistes. Le squelette du personnage a été doté de multiples points d’articulations, auxquels on a attribué des axes de mouvement précis déterminant comment un bras, une jambe ou une antenne dorsale doivent se plier. Les os ont été revêtus de masses musculaires conçues pour se tasser sur elles-mêmes lorsque le squelette adopte une nouvelle posture, créant ainsi l’illusion d’un corps bien rempli. Selon Eric Brevig, superviseur des effets visuels d’I.L.M. “Le film abonde d’effets inédits. Il y a des séquences posant des problèmes nouveaux pratiquement toutes les cinq minutes. Nous avons dû les résoudre sans nous appuyer sur des solutions éprouvées lors de tournages précédents.” Réalisateur de seconde équipe sur Men in Black, Brevig devait veiller à n’oublier aucun détail lors du tournage des scènes qui allaient être complétées ultérieurement par des images de synthèse. Les pièges abondent dans ce genre de situation. Il faut vérifier qu’un cadrage n’est pas trop serré et ne coupera pas la tête d’un personnage virtuel, ajouté des mois plus tard, lorsque les décors auront été irrémédiablement détruits! Il convient aussi de relever précisément l’implantation, l’intensité et la couleur de toutes les sources d’éclairages pour pouvoir les imiter via l’ordinateur et les projeter sur les extraterrestres numériques ! Travaillant dans l’ombre de ces créatures virtuelles, de nombreux techniciens de plateau s’évertuent a simuler leur présence lors du tournage. Si les bons vieux fils nylon servent toujours à mouvoir le petit objet que “tient” la créature de synthèse, les objets plus lourds ou ceux qui nécessitent une animation sophistiquée sont soutenus par des supports mécaniques parfaitement visibles, que l’on effacera digitalement de l’image définitive. Un long travail d’accessoirisation permet de simuler les dégâts des extraterrestres les plus hargneux. Des accessoires légers peuvent être balayés par le souffle d’un canon à air placé hors cadre. Des vérins hydrauliques permettent de soulever des objets lourds, ou des acteurs portant des corsets de soutient sous leurs costumes. Les experts en pyrotechnie peuvent pulvériser un mur sans créer d’étincelles, et simuler la furie d’un monstre avant que les infographistes ne le créent ! Bref, toutes les techniques connues à ce jour ont été mises à contribution pour figurer ces êtres venus d’ailleurs. On découvre donc un nombre record d’extraterrestres, digne du “Guiness Book du cinéma” tout au long de Men in Black, et ravi, on applaudit bien fort avec ses tentacules...



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