<
 
.

Exclusif : Logorama – Entretien avec les réalisateurs Ludovic Houplain et Hervé de Crécy, récipiendaires avec François Alaux de l'Oscar 2010 et du César 2011 du Meilleur court-métrage d'animation
Article 100% SFX du Dimanche 27 Fevrier 2011

Une course poursuite effrénée, des animaux sauvages lâchés dans la ville, une prise d’otage qui tourne au drame… Conçu par les artistes du collectif français H5, Logorama est un court-métrage atypique de 17 minutes. Après avoir été présenté au Festival de Cannes 2009, Logorama a fait le buzz sur le net avant de conquérir les Oscars et les Césars...

Propos recueillis par Pierre-Eric Salard

H5 est un société fondée en 1994 par Ludovic Houplain, rejoint un an plus tard par Antoine Bardou Jacquet (diplômé de l'ESAG, Ecole Supérieure d'Arts Graphique), mais aussi un collectif de réalisateurs portant le même nom. Hervé de Crécy, arrivé en 1999, est devenu co-réalisateur au sein du collectif à partir du clip pour Zebda en 2000. François Alaux a travaillé pour H5 à partir de 2002, et notamment sur le clip de Royksöpp. Il est devenu co-réalisateur au sein du collectif en 2003, sur le clip de Goldfrapp. Ils ont tous les 2 quitté le collectif en septembre 2009.

Pouvez-vous nous présenter vos parcours respectifs ?

Hervé de Crécy : Pour ma part j'ai commencé à faire du graphisme chez H5 avant de devenir réalisateur aux côtés de Ludovic Houplain. Nous signions à l'époque sous le nom de H5. François Alaux, graphiste indépendant, nous a rejoint dans l'équipe de réalisation en 2002. François et moi avons décidé de nous séparer de Ludovic Houplain en septembre 2009, pour continuer tous les deux à réaliser des films.

Pourquoi avoir créé le collectif H5 ? Dans quels objectifs ?

Hervé de Crécy : H5 est une société de graphisme créée par Ludovic Houplain et Antoine Bardou-Jacquet au milieu des années 90. Ni François ni moi n'avons jamais fait partie de cette société. En revanche, en tant que réalisateurs, graphistes et artistes indépendants, nous avons signé pendant presque 10 ans sous le nom H5, avec Ludovic Houplain. Le "collectif" de réalisation H5 n'a donc rien à voir avec la société H5, dont Ludovic est le gérant (mais qui n'est pas l'auteur des films réalisés par le collectif "H5").

Ludovic Houplain : Au départ ce n'était pas un collectif, mais juste un duo de graphistes signant sous un patronyme. Avec Antoine, nous avons, sous le nom de H5, travaillé de 1994 à 1999 principalement dans le domaine de la musique, et plus particulièrement dans la musique électronique. Il y avait une effervescence créative provoqué par ce mouvement, qui s'appliquait autant à la musique, au graphisme, qu'à la vidéo. C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés au cœur de la French Touch, à réaliser des artworks pour Air, Alex Gopher, Demon, Etienne de Crécy, Le Tone, Source Lab, Jay Jay Johansson. Ces artistes nous ont ensuite demandé de travailler sur la direction artistique de leurs labels, comme le faisaient auparavant des labels anglo-saxons comme The Factory, Mo' Wax ou Blue Note. Cela nous a particulièrement intéressé de ne plus être uniquement sur l'esthétique, le décoratif, mais de passer au concept, à l'état d'esprit. D'insuffler à des labels de vrais partis pris. Nous avons appliqué cela aux labels Solid d'Etienne de Crécy et Alex Gopher. Et plus particulièrement à l'album Superdiscount. Cela a été l'acte fondateur de l'état d'esprit de H5. Trouver des partis pris radicaux, dans des domaines d'applications différents, tout en étant encrés dans notre époque. Il s'agit de faire des images qui sont des instantanés de notre société contemporaine. Après, étant le fondateur de H5, je suis le garant de cette ligne directrice. Et j'essaie d'appliquer cela à tous les projets sur lesquels nous travaillons. H5, au fil des années, ce sont une centaine de graphistes, réalisateurs et designers qui ont travaillés sur des centaines de projets, avec des rencontres enrichissantes (Yorgo Tloupas, Stéphane Levallois, Erwan Frottin, Sylvia Tournerie, Fabien Mouillard, Cyril Houplain, Thomas Couderc…). L'autre objectif de H5, depuis le début, est de ne pas rester enfermé dans une discipline, mais d'être à géométrie variable, allant du disque au packaging, en passant par les installations artistiques et la vidéo. Cette géométrie variable s'applique par rebond.


[Video] Alex Gopher - The Child
envoyé par Phive. - Regardez des web séries et des films.


Pouvez-vous nous parler des clips que vous avez réalisé ?

Ludovic Houplain : Le premier clip que nous avons réalisé, c'était "The Child" d'Alex Gopher. A l'époque, Antoine Bardou Jacquet et moi faisions toute l'identité du label Solid. Nous venions de finir la pochette du groupe Démon, qui représentée New York vu du dessus en typographie. Puis nous nous sommes dits que nous pourrions peut-être appliquer ce principe de tout définir par des mots... à une vidéo ! Là est né le concept de "The Child". Il ne manquait plus que l'histoire. Nous avons demandé à Alex Goper : pourquoi "The Child" ? Tout simplement parce que sa femme était enceinte de son premier enfant. Nous sommes partis de là pour raconter l'histoire de cette femme qui a ses premières contractions, et dont le mari emmène à la clinique, en traversant New York en trombe. N'ayant pas de background cinématographique ou vidéo, nous avons décidé avec Antoine de nous appuyer sur des courses poursuites de films américains. Nous avons analysé les plans de caméra qu'ils utilisaient, les hauteurs, les mouvements. Nous avons fait des copier-coller ; nous l'avons appliqué à notre univers typographique. Nous avons ainsi appliquer des mouvements dynamiques sur des éléments graphiques. C'est exactement ce que nous avons fait pour Logorama, mais appliqué au domaine des marques et de l'identité visuelle. C'est la continuité absolue d'Alex Gopher. Ni plus, ni moins !

Hervé de Crécy : J'ai commencé à travailler sur le clip d'Alex Gopher en 1999, en tant qu'assistant-réalisateur d'Antoine-Bardou-Jacquet. C'était le premier film signé sous le nom de H5. J'ai travaillé avec Antoine un moment, notamment sur un clip d'Alain Souchon, et lorsqu'Antoine a cessé de signer H5 pour son propre nom en 2001, avec Ludovic nous avons continué à faire des films sous le nom H5. Après un clip pour Playgroup et un autre pour Zebda, nous avons signé chez Black Dog Films à Londres, où nous avons tout de suite fait un clip pour Röyksopp, "Remind Me", qui nous a valu le MTV Best Europe Music Award en 2002. Nous avons ensuite enchainé sur plusieurs clips pour des grands artistes comme Massive Attack ou Goldfrapp. Ce furent à chaque fois des expériences intenses, une charge de travail phénoménale. Mais le vidéoclip est un formidable laboratoire créatif, un terrain d'essai dont les publicitaires se sont ensuite beaucoup inspirés - pour presque chacun de ces clips, on nous a demandé une interprétation en publicité !


Royksopp - Remind Me
envoyé par Pard. - Regardez d'autres vidéos de musique.


Pouvez-vous nous parler de vos travaux pour les musées ?

Hervé de Crécy : Encore une fois, il y a une distinction entre la société et le collectif. Parmi les artistes et graphistes indépendants qui travaillent encore sous le nom de H5, Rachel Cazadamont travaille pour la RMN, la réunion des Musées de France, et signe des affiches pour de nombreux musées, comme le Grand Palais, mais aussi le Centre Pompidou parmi d'autres. En tant que collectif d'artistes, sous le nom H5, François, Ludovic et moi avons également eu la chance d'avoir été invités à concevoir un évènement pour la Nuit Blanche, en 2007 à Paris (à l'Hotel de Sens), ainsi qu'à la Biennale de Design de St-Etienne en novembre 2008, en collaboration avec d'autres artistes travaillant également dans les bureaux de H5, comme Rachel Cazadamont ou à l'époque Quentin Brachet. Nous avons eu également la chance d'avoir plusieurs de nos films projetés dans des musées, dans des thématiques diverses (Centre Pompidou, Galerie Anatome, British Film Institute à Londres, MoMA à New York...)

Ludovic Houplain : Depuis The Child, film fondateur des vidéos H5, nous sommes régulièrement conviés à participer à l'élaboration d'expositions. Mais cela ne s'applique pas uniquement à la vidéo, mais à tous nous travaux ! Ainsi sous l'intitulé "Multiples H5", la Galerie Anatome a mis en avant tous nos travaux. A partir de là, des commissaires d'expositions comme Jérôme Delormas nous ont invité à participer à la Nuit Blanche 2007 et à la Biennale de Design de Saint-Etienne. Ce genre d'expérience fait appel à l'éventail de nos talents (design, vidéo…). Ainsi pour la Nuit Blanche 2007, nous avons créé une intervention mettant en scène une opération immobilière dans le 2eme arrondissement de Paris. Nous avons profité de la rénovation de la Bibliothèque Forney, pour annoncer sa transformation en business center, en l'appelant "Renaissance Forney". Après des repérages, et en travaillant avec un bureau d'architecture, nous avons monté cette opération sur le lieu de vente, en peignant une immense bâche, fabriquant tous les visuels de cette opération (bannières, film promotionnel, prospectus, ligne téléphonique, répondeur de réservation…). Nous nous sommes servis de toute notre expérience de direction artistique pour créer une identité, et "vendre" l'Hotel Forney. Cette installation s'inscrivait dans la même démarche que nos clips ou Logorama. Un instantané de notre époque. Une critique de ce qui se passe dans les banlieues parisiennes, une destruction sauvage de friches industrielles et de zones d'habitation. Ce que nous nommons chez H5 la "Balkanysation", en hommage à la ville de Levallois. Le constat était : tolèrerons nous ce qui se passe à l'intérieur de Paris, dans le cœur historique de Paris ? La réponse était évidente. A tel point qu'avant même la fin de l'installation, le standard de la Mairie du 2ème arrondissement a sauté… Cette exposition nous a conforté dans notre démarche de parler de notre société avec les outils les plus efficaces de cette dernière : ceux du marketing. L'idée n'est pas de faire du beau, mais d'avoir du sens. S'il n'y a pas de sens, c'est de la décoration. A l'heure actuelle nous travaillons dans ce sens pour la Biennale du Design de Saint-Etienne 2010, avec Jérôme Delormas. L'idée est de s'accaparer l'espace publique et de le détourner de sa fonction première. D'avoir du sens tout en restant populaire. De mettre en pratique notre expérience, et l'enrichir. H5 est une éponge !


JalouTV présente : "This is the end" Cover Art by H5
envoyé par TheJalouTV. - Films courts et animations.


D'où est venue l'idée pour le court-métrage Logorama ?

Hervé de Crécy : C'était une idée assez ancienne, un concept dont nous avions beaucoup discuté avec Ludovic. Une fois le concept lancé, il y avait mille et unes interprétations possibles.

Ludovic Houplain : Après "The Child", H5 a signé chez Partizan / Midi-Minuit., une société de production travaillant autant en Angleterre qu'en France. Durant 3 ans, nous avons fait des clips pour Zebda, Super Furry Animals, Playgroup, Air… Et c'est durant cette période que Partizan nous a proposé, en janvier 2001, de travailler sur le clip du groupe Télépopmusic, pour le titre "Da Hoola". Antoine travaillant sur une réadaptation de "The Child" pour Vodaphone., nous avons fait le constat que nous pouvions appliquer le principe des typographies au logotypes. En effet tout notre monde est représentable avec des logotypes. Ils peuvent tout symboliser, des personnages, des animaux, des véhicules, des végétaux, des formes graphiques simples... L'idée du scénario était de faire un duel Est-Ouest, mais au travers de leurs logotypes. Un chocs des cultures entre 2 superpuissances. Une oppositions de logotypes, d'identités, de politiques, de couleurs. Mais le projet est tombé à l'eau. En novembre 2001, H5 a quitté Partizan / Midi-Minuit pour aller chez Black Dog Films à Londres. Antoine a continué sous son propre nom. A partir de Novembre 2001 avec Hervé de Crécy, nous avons travaillé sur les clips de WUZ, Sinéma & Royksopp.

Hervé de Crécy : Pour Logorama, nous avons recyclé l'histoire que nous avions créé à l'origine pour un projet de clip pour George Harrison. Juste après sa mort, son fils nous avait contacté pour que l'on propose un clip pour son album posthume. Nous avions alors inventé un monde en logos, en animation, dans lequel un George Harrison déambulait, un peu perdu. Tout d'un coup, une vague géante surgissant de la mer venait détruire ce monde de logos, laissant place à un retour à la nature, sous la forme de plantes luxuriantes reprenant possession du paysage. Bien sûr le projet est resté dans les limbes à l'époque, car personne ne voulait prendre le risque d'utiliser des logotypes de marques existantes.

Ludovic Houplain : Le clip devait être une critique de la société de consommation. Nous avons réadapté l'idée pour l'installer à la Nouvelle Orléans. La ville entièrement constitué de logotypes était ravagée par un cyclone. Le retour de la maison de disque fut excellent, mais on nous demanda :"Comment allez-vous faire pour fabriquer tous ces faux logotypes ?". Nous leur avons répondu que le film n'aurait aucun sens s'il était constitué de faux logotypes. Qu'il fallait des vrais logotypes. Puis Georges Harrison est mort, et l'idée avec.

Hervé de Crécy : Lorsqu'il a été question de lancer Logorama, nous avons gardé la trame de l'histoire originelle: une société bien huilée, un monde calme et ordonné, ravagé par une catastrophe naturelle de grande ampleur. Ce n'est plus un tsunami mais un tremblement de terre géant, le Big One que tous redoutent en Californie. L'histoire s'est faite tout au long du processus de création de Logorama. Depuis le premier script jusqu'au dernier montage.

Ludovic Houplain : C'est à ce moment que je me suis dit que nous n'arriverions jamais à vendre cette idée, et qu'il fallait que H5 produise ce film. J'ai alors cherché avec Nicolas Rozier des producteurs capables de produire un tel film, sans aucune sorte de censure. Nous avons rencontré des producteurs de court-métrage, dont Nicolas Schmerkin (Autour de Minuit Production). Nous avons réussi à réunir différents partenaires financiers (Mikros Images, Addict Film) pour pouvoir faire ce film. Et nous sommes rentrés en production en 2006. Nous avons réussi à monter une production qui était d'accord sur le sens du film, à savoir ne pas dénaturer le propos, ne pas se censurer par rapport aux marques. Aller au bout de notre idée. Créer un véritable instantané de la société moderne et contemporaine, à travers 2 de ses plus puissants vecteurs, le logotypes et le média audio-visuel. En fait il s'agit d'un prolongement de la démarche du Pop-Art. 

Qu'est ce qui vous a influencé ?

Hervé de Crécy : Nous avons été inspirés par des sources extrêmement variées. Pour en citer quelques unes : en art, d'Andy Warhol à Ed Ruscha; en cinéma, des films d'action à la Die Hard (McTiernan) ou des frères Scott (Le dernier Samaritain de Tony Scott ou Black Hawk Down de Ridley). Et en logos, bien sûr le film est un hommage aux créateurs de ces icônes graphiques - comme le brillant Bibendum Michelin !

Ludovic Houplain : Ce qui nous a influencé ? En fait tout, car chez H5 on fonctionne par idée de rebond. Chaque chose est susceptible d'influencer notre travail présent, tant que nous conservons l'idée directrice. Hervé de Crécy a enrichi l'idée principale, tout comme François Alaux, lorsqu'il a rejoint le projet en phase de production, puis Quentin Brachet sur toute la direction artistique. Mais cette influence ne s'arrête pas là. En effet le film s'est de nouveau enrichi avec les infographistes que nous avions chez Mikros Images. Ils ont eux même ajouter des éléments dans l'animation, dans le "rendering"…  

Quel est le message véhiculé par Logorama ? Avez-vous voulu réaliser un court subversif (ou tout au moins une critique) ?

Ludovic Houplain : Lorsque nous avons décidé au sein de H5 de tout mettre en œuvre pour faire ce film,  l'idée était de faire une ode à la liberté d'expression. Nous avions fait le constat, au travers de nos expériences professionnelles, que la censure est omniprésente, que ce soit dans le domaine publicitaire ou musical (via des chaînes comme MTV, qui impose un cahier des charges lorsque l'on fait des vidéoclips). Donc, après plusieurs refus, nous avons décidé de faire ce court-métrage, en nous disant que c'était le seul secteur où il n'y aurait pas de censure. Erreur ! Nos avocats nous ont dit qu'il y avait des risques, qu'il ne fallait pas le faire. Cela nous a encore plus poussé à développer le concept. Et, que ce soit Hervé, moi, et ensuite les co-producteurs (Addict films, Autour de Minuit, H5 via l'entremise de Nicolas Rozier), tout le monde nous a poussé à aller au bout de ce film. Il ne s'agit donc pas d'une critique des marques, ou d'un film anti-capitaliste, mais d'un refus d'être contraint au nom "du droit d'auteur", ou "du droit des marques" de pouvoir créer. Donc le message est : dans le monde moderne, tout est réglementé, protégé (Copyright, Trademark…). Conservons encore cette espace de liberté qui est la liberté d'expression, et qui devrait être au dessus de toutes les lois. Cela devrait même faire parti des droits de l'homme. Comment une marque peut-elle hypothétiquement interdire, ou attaquer ce film ? Moi je trouve cela inconcevable. Donc oui, dans ce sens, Logorama est un film subversif. A partir du moment où l'on est au-dessus des lois, et où l'on se met volontairement dans cette situation, c'est subversif. Je trouve d'ailleurs étonnant qu'un tel film n'ai pas été fait auparavant !

Hervé de Crécy : Nous ne voulons pas donner un message unique au film. Nous espérons qu'il y en a beaucoup, mais nous ne voulons pas pointer du doigt une interprétation ou une autre du film. Ce que nous avons voulu faire avant tout, c'est divertir et faire réfléchir. Divertir car nous avons joué avec des icônes qui font partie de notre environnement visuel depuis notre plus tendre enfance. Ces logos sont une sorte de patrimoine universel, un lien commun avec des cultures lointaines. Avec Logorama, nous nous sommes réapproprié ce langage universel, en le détournant. Pour simplifier, disons qu'un logo a en général pour but de communiquer l'identité d'une marque particulière, dans le but final de vendre les produits de cette marque. C'est pourquoi le visage de cette marque doit être le plus séduisant possible. Par exemple, une marque qui vend du pétrole noir et gras affiche le visage d'une fleur de printemps, verte et jaune. Dans Logorama, on ne fait rien d'autre qu'utiliser ce même subterfuge, mais dans un sens inverse. Au lieu de donner un visage séduisant à un produit noir et gras, on donne un sens noir et gras à une image séduisante. Dans des sociétés qui se sont crues libérées du pouvoir de la religion ou des dictatures, on ne réalise pas forcément la réalité qui existe derrière des icônes souriantes. C'est l'une des facettes sous laquelle on peut voir Logorama. Mais on peut aussi le voir avec l'oeil d'un enfant, comme je viens de le découvrir résumé sur un blog (http://cdisaintcernin.over-blog.com/article-logorama-court-metrage-44583182.html):

"Ce court-métrage représente une course poursuite entre Michelin et le clown Mac Donald. Mac Donald finit par avoir un accident et atterrit dans un restaurant et prend en otage un petit enfant. Il vole une moto et il a un accident et une crevasse apparait en forme de X, de X-box et une voiture l'écrase, il tombe dans le trou de X-box. La fille Esso récupère l'enfant, ils sortent de la ville et le tremblement de terre coupe un morceau du continent. Les deux personnages s'en sortent sans séquelles sur l' île." (Anthony Marivin)

Dans tous les cas, ce que nous avons voulu faire avec Logorama c'est exercer notre liberté d'expression, et la confronter au droit des marques. Lutter contre l'auto-censure, qui est devenue un véritable mode de pensée dans beaucoup de domaines. Et plus particulièrement celui de la publicité, dans lequel nous travaillons toujours beaucoup ! Comment critiquer celui qui vous nourrit ? Avec Logorama !

N'avez-vous pas craint d'avoir des problèmes avec les propriétaires des logos ?

Hervé de Crécy : Bien sûr que oui. Mais le jeu en valait la chandelle.

Ludovic Houplain : La question est ambigüe, car selon un avocat, un logotype appartient toujours à son créateur, et la marque en a l'usufruit. Il s'agit d'une mise en abîme de la société moderne par l'un de ses codes les plus puissant visuellement. Mais c'est également un hommage pour beaucoup de logotypes. De plus, nous avons essayé d'être le plus fidèle possible à l'esthétique de ces logotypes. En imaginant comment ils pouvaient être dessiné sous les autres angles. On ne les a pas dénaturés, on leur a juste donné vie !

Pourquoi avoir choisi l'animation numérique ?

Hervé de Crécy : C'était la meilleure manière de conserver les caractéristiques visuelles de chaque logotype dans un processus d'animation réaliste pour plus de 15 minutes de film. Au tout début du projet nous avions envisagé de faire recours à l'animation traditionnelle, mais la somme de travail aurait été considérable, et n'aurait pas permis d'obtenir un réalisme des caméras et des animations aussi précis que ce que nous recherchions.

Ludovic Houplain : C'est une question que je me pose moi-même aujourd'hui. Surtout par rapport au rendu final, et au temps que cela a pris. Peut-être par habitude, et aussi à cause de la seule expérience que nous avons eu en 2D traditionnelle, qui au final s'est avérée beaucoup moins souple (clip pour Etienne Daho). Depuis "The Child", nous travaillons en 3D, nous avons une expérience dans ce domaine. A chaque fois depuis l'origine, nous avons essayé de traduire des rendus 2D (sans doute à cause de nos origines graphiques), en se servant des avantages e la 3D. Et Logorama en est l'exemple parfait. A chaque fois que nous avons fait des tests 3D, nous nous éloignions du logotype et de son sens. Nous allions justement vers les travers de l'image de synthèse. Il a d'ailleurs fallu tâtonner, pour se persuader que le bon rendu était celui du logotype original....

Combien de personnes ont travaillé sur Logorama ? Combien de temps a duré la production ?

Ludovic Houplain : Beaucoup de gens ont travaillé sur ce film, peut-être plus que sur certains long-métrages ! Il faudrait compter le nombre de noms qu'il y a sur le générique (rires) ! La production réelle a duré de 2005 à 2009, donc 4 ans, chez Addicts Films, H5, et Mikros Images. 

Avez-vous été surpris par le succès et la bouche à oreille entourant Logorama ?

Hervé de Crécy : Oui, c'est sûrement dû à la communication et à la diffusion très limitées que nous avons décidé de faire, en accord avec notre producteur Nicolas Schmerkin. Ce qui était à l'origine une politique de protection envers les attaques des marques s'est révélé être une meilleure publicité qu'une diffusion tous azimuts !

Ludovic Houplain : Oui, c'est toujours surprenant, surtout pour un court-métrage. Après il faut garder la tête froide, et continuer de travailler sur de nouveaux projets. Ne pas s'enflammer et penser qu'on est le nouveau Spielberg, parce qu'on a fait un court-métrage en 8 ans, avec un budget conséquent. On a été bien entouré, avec un sujet qui plaisait à beaucoup de monde, peut-être moins à nos avocats. En fait, j'ai l'impression que c'est le film que beaucoup de gens auraient aimé faire... mais ils n'ont jamais osé. C'est amusant...

Comment avez-vous appris la nouvelle de la nomination du court-métrage aux Oscars ? Qu’espérez vous comme retombées ?

Ludovic Houplain : Je l'ai appris par Internet. Et je n'espère aucune retombée. Si l'on en attend, on est toujours déçu. C'est ce que j'ai appris avec les MTV Awards et les prix en général. Au contraire, on a l'impression que cela effraie les gens. Il ne faut rien en attendre et continuer à travailler !

Hervé de Crécy : Je l'ai appris car un matin, en ouvrant ma boite mail, il y avait 72 messages. Les retombées qu'on espère ? Bah, que les gens sachent qui a fait le film s'il leur a plu, ça nous suffit...

Et votre réaction après avoir reçu l'Oscar du Meilleur court-métrage d'animation ?

Hervé de Crécy : C'est surréaliste. Comme le disait justement le producteur du film Nicolas Schmerkin, une expérience pareille a peu à voir avec la réalité quotidienne, changer les couches du bébé, sortir les poubelles etc… (rires)

Ne craignez-vous pas des ennuis aux Etats-Unis, à cause de l'utilisation de logos et emblèmes connus ?

Ludovic Houplain : Non, sinon nous n'aurions pas fait ce film. Personnellement, je trouve que ce film devrait d'ailleurs être plus "exposé", montré lors de concerts rock ou électronique, en HD sur internet. Après 8 ans de travail dessus, autant qu'il soit vu par un maximum de personnes ! Je trouve paradoxal de ne pas montrer ce film, alors que nous-même, nous ne nous sommes rien interdit. La démarche artistique doit être homogène avec le discours. Un film sur la liberté d'expression - et droit de réponse aux marques - se doit d'être vu. Donc Non, je ne crains rien… 

Hervé de Crécy : Je pense qu'être sélectionné aux Oscars, c'est comme avoir une Green card. Et puis, c'est les Etats-Unis qui ont inventé le premier amendement, non ?

Que pensez-vous de l'essor de l'animation ? Quelles sont vos œuvres d'animation (3D ou non) préférées ?

Hervé de Crécy : L'animation a toujours été un moyen d'exprimer des choses qui ne peuvent être dites autrement. Pour moi le meilleur exemple est Ari Folman, le réalisateur de Valse avec Bachir. Un auteur qui n'avait réalisé que des films en prise de vue réelle s'est retrouvé à vouloir exprimer des choses extrêmement personnelles et très fortes. Dans une interview sur son film, il affirmait que le seul moyen pour lui de pouvoir le faire, c'était l'animation; aucun autre support ne lui permettait de mettre en image ses sentiments. Je trouve que son film est un film étonnant. Il a des qualités graphiques, mais aussi des défauts, et c'est ce qui en fait un film particulièrement intéressant. C'est un OVNI, comme j'espère que Logorama l'est dans son genre. Les meilleurs films sont ceux que l'on ne parvient pas à classer. Bien sûr il y a beaucoup d'autres films d'animation dans des catégories précises qui sont fantastiques. On ne peut pas passer à côté des chefs-d'oeuvre de Pixar, comme les Indestructibles ou Monster & Cie, mais il y en a tant d'autres que les citer serait trop restrictif.

Ludovic Houplain : Pour moi, nous sommes au début de cette « nouvelle » ère, un peu comme la BD des années 60. A l'heure actuelle, il y a une bonne technique, mais très peu d'écriture. Tout reste à faire de ce côté-là. Créer des univers en terme d'écriture graphique, projeter le spectateur dans des mondes qu'il n'imagine pas. C'est exactement le même problème avec le jeu vidéo. Il faut sortir du réalisme à tout prix, et aller vers l'exploration artistique !

Quelles sont vos influences artistiques et culturelles ?

Ludovic Houplain : Artistiques : Andy Warhol (pour son travail sur la consommation, ses codes, et leur aplication au monde de l'art) Paul Rand (pour son travail sur l'identité visuelle, avec des logotypes remarquables comme IBM), Peter Saville (pour tout son travail pour Factory Recording et pour New Order), Raymond Loewy (pour son approche du design graphique sur le design produit), Edgar P. Jacob (pour moi c'est le génie de la ligne clair, avec des histoires fantastiques, qui enfant me fascinait), Hergé forcement, Walt Disney jusqu'au "Livre de la Jungle" (et plus particulièrement Alice au Pays des Merveilles, c'est fantastique à tous niveaux), Alexender Rodchenko (l'un des pères du constructivisme, avec une confrontation forme, lettre, photographie, pour moi c'est le père du graphisme moderne. Il y a une rupture, provoquée elle-même par une rupture du politique) Victor Vasarely et l'Op Art, avec un travail sur la perception, Ed Ruscha (pour son travail sur la typographie et la photographie), James Turrell… le problème c'est que cette liste s'auto-alimente, elle est sans fin. Culturelles : Elle est quotidienne et permanente. C'est la curiosité. Il est difficile de la définir.  

Le concept de Logorama pourrait- il être considéré comme étant « geek » ?

Ludovic Houplain : Éventuellement, dans l'aspect obsessionnel du projet. Mais il n'est pas propre à Logorama. Cet extrémisme graphique était déjà présent dans "Remind me" de Royksopp, avec le tout "dessin marketing", "The Child" d'Alex Gopher, et le "tout typographique" ou "Use me" de WUZ et l'absence de courbe. En fait, nous sommes radicaux dans nos films. Cela fait parti de l'état d'esprit de H5 !

Hervé de Crécy : C'est drôle, on nous a fait la remarque récemment. Il y a sûrement un côté geek dans l'attention que nous avons poussé dans chaque détail du film, dans la manière d'animer même des choses qui ne sont pas à l'écran, de respecter certaines relations des marques entre elles... Par exemple dans l'espace, toutes les marques qui tournent autour de la planète Pepsi sont... des marques satellites de Pepsico (Doritos, Dole, 7up, Montain Dew, Lays, Gatorade, Tropicana...)

Quels sont vos projets actuels ?

Ludovic Houplain : Un nouveau projet se situant sur la Lune, jouant avec les codes de la conquête spatiale. Un énorme travail de design, avec des stations spatiales. C'est en cours de développement. Sinon un projet pour la Biennale du Design de Saint Etienne 2010. Nous allons être plus proche de l'installation, car nous devons investir 1200m2. Tout le nouvel univers issu du spectacle d'Etienne de Crécy ,Beats 'n' Cubes, avec un clip, et tous l'univers visuel de l'album. Sans oublier des projets publicitaires… Ainsi qu'une nouvelle collaboration avec Stink.tv, société de production de l'année en Angleterre. Donc des projets plutôt enthousiasmants !

Hervé de Crécy : François et moi travaillons en ce moment sur un film en prise de vue réelle de 30 minutes pour accompagner la sortie du jeu vidéo Ghost Recon : Future Soldier. Un film de guerre, un film de garçons...

Quels sont vos objectifs pour l'avenir ? Prévoyez-vous de rester en France ? Hervé, pourquoi avoir choisi de mener désormais une carrière solo ?

Hervé de Crécy :Je ne mène pas une carrière solo, je continue à travailler avec François Alaux ! En ce moment, nous sommes par monts et pas vaux, car la production de notre film se partage entre Los Angeles et Londres. Rester en France, oui, déménager ailleurs, pourquoi pas ! Nous sommes ouverts à tout !

Ludovic Houplain : Pour H5, les objectifs sont les mêmes, continuer à travailler sur des projets différents, dans les domaines aussi variés que le design, la réalisation, les génériques de film, les installations artistiques, et le graphisme, tout en essayer de tenter d'autres rencontres dans des domaines comme le jeu vidéo. Notamment un jeu dans l'esprit de Space Cowboys de Clint Eastwood, avec un vrai travail sur le design spatial. D'ailleurs nous avons collaboré la-dessus avec le dessinateur de bande dessinée Stephane Levallois, qui vient de travailler sur L'Incroyable Hulk et Pirates de Caraïbes. Continuer ce que l'on a fait avec Logorama, conserver cette liberté de ton, sans contrainte. Expérimenter. Oui, pour l'instant je vais rester en France, avec des tournages à l'étranger. Pour le moment, je ne trouve rien de très tentant à l'étranger. Il n'y a pas de "rêve" américain. En plus, depuis que nous faisons de la réalisation, ou du design, nous travaillons à l'étranger, avec des étrangers pour des étrangers. 

Ludovic Houplain : Je voulais juste conclure par un remerciement pour Autour de Minuit, Addict Films, Mikros Images, Sandrine de Monte, Nicolas Rozier, des personnes qui ont passées 6 ans sur ce projet.

Retrouvez la suite de cet entretien !


[En discuter sur le forum]
Bookmark and Share


Fantasy Attraction Arthur, l'aventure 4D
.