Georges Méliès : Inventer le cinéma
Article 100% SFX du Vendredi 24 Septembre 2010
Le 22 mars 1895 a lieu en France au grand café, boulevard des Capucines à Paris, la toute première projection d’un film. Si aujourd’hui, on peut filmer avec un simple téléphone portable et mettre la vidéo sur Internet en un rien de temps, pour Méliès, à l’aube du XXème siècle, il en est tout autrement. Tout est à inventer et chacun ne se prive pas pour essayer d’avoir sa part du marché du cinématographe et c’est une véritable guerre des brevets qui se joue entres les ingénieurs du monde entier. En sus des innovations techniques, les opérateurs sont soumis aux caprices de la météo, car le tournage ne peut avoir lieu en intérieur, faute d’éclairage suffisamment puissant. La concurrence est rude pour Méliès : les opérateurs des frères Lumière rapportent des images merveilleuse des quatre coins du monde. Aux Etats-Unis, Edison, lui aussi, produit ses propre films de fictions depuis longtemps. Pour se différencier, Méliès se spécialise dans les films à trucs et les féeries (ce qui ne l’empêche de produire un film sur l’affaire Dreyfus ou des films purement burlesques comme les mésaventures d’un photographe ), mais cela implique une préparation plus longue et un travail plus complexe de la prise de vue, qui vont le pousser à inventer ce qui est aujourd’hui une des normes du tournage cinéma.
Par Antoine DUCLAUD-LACOSTE
Les Studios
Au début de sa carrière cinématographique Méliès tourne ses vues en plein air, les décors étaient attachés à des mats plantés dans le sol, des arbres ou des cadres en bois. Un portique en fer était ajouté au dessus de la «scène» pour faciliter le déplacements des machinistes pendant les trucages. Mais ceci ne satisfait pas Méliès, le vent faisant vaciller les décors, la pluie, le passage intempestif des nuages devant le soleil et la chaleur le poussèrent à créer au printemps 1897 le premier studio de prise de vue cinématographique du monde.
Le premier studio, dont la scène est orientée sud-sud ouest (afin d'obtenir une bonne lumière de 11h a 15h), est un rectangle de 13m50 de long sur 6m60 de large, les dimensions du théâtre Robert-Houdin, et 4m50 de haut, surmonté d'un toit vitré à deux pentes, de 30 vitres chacune, culminant à 6m20. Les murs sont composés de briques sur 1m puis de vitrage sur 3m50, le mur nord est fermé, on accède à la loge d'artistes, un balcon de bois de 1m30 de largeur surplombe le mur nord à 2m50 du sol.
Au début de la construction Méliès fait bâtir l'ossature du studio en bois, mais rapidement il s'aperçoit que la structure est trop fragile et ne peut accueillir les 14 tonnes de verre et de mastic nécessaires. Il décide alors de doubler tous les supports par des charpentes en fer boulonné au bois. Du parquet est posé et toutes les surfaces vitrées sont dépolies, sauf les deuxièmes et troisièmes travées laissées transparentes en cas de lumière faible, sur ces deux travées fut installé un système de volets mobiles garnis de toile à calquer, de grands rideaux sur fil de fer manœuvrés à l'aide de perches comme dans les ateliers photographiques de l'époque, mais ce système lent et encombrant ralentissait beaucoup l'exécution des scènes. On le remplaça alors par un autre système composé de toiles pendantes qu'on pouvait tendre pour couper les rayons solaires, ce système possédant l'avantage de pouvoir être manipulé par un seul homme sans interrompre le déroulement de la scène.
Rapidement Méliès ne se satisfait pas des seuls trucs par substitution. Au printemps 1900 alors qu'il filme l'exposition universelle, il fait aménager la scène et y installe trappes, trapillons, mats a décors, tampons ascendants... La largeur de la prise de vue de 6m est portée a 7m en fabriquant une petite pièce dans le fond du studio pour reculer la caméra, mais ce-faisant les bords du cadres correspondaient avec les bords de la scène, rendant les entrées de personnages plus difficiles. Méliès fit alors agrandir le studio au niveau de la scène en aménageant deux annexes vitrées de 3m30 sur 5m40 des deux côtés de la scène (passant à un maximum de 8m50 l'ouverture de la scène). Cette nouvelle extension ouvrait de nouvelles possibilités, comme la formation de longs cortèges, le passage d'automobiles, de trains et autres moyens de transports... Il fit aussi construire des ponts de fer pour faciliter les mouvements des machinistes au dessus de la scène. Un bâtiment à étage fut construit derrière la scène en remplacement de la petite loge, contenant la loge des dames et celles de hommes ainsi que deux casiers à décors sur les côtés. Au bout du studio, Méliès fit aménager une nouvelle pièce, en communication avec l'annexe de la caméra, qui pouvait se transformer en chambre noire afin de décharger et charger l'appareil de prise de vue.
A côté du studio on construisit un grand hangar au sol goudronné, composé de charpentes métalliques sur lesquelles on pouvait mettre et enlever des voiles ainsi que des stores (pour ne pas couper la lumière du studio pendant les prises de vue). Ce hangar servait principalement à la préparation des décors en été pour éviter la fournaise du studio, elle servait parfois de loges aux nombreux figurants. Rapidement on fit construire non loin du studio un second hangar pour stocker le gros matériel (ballons, paquebots, trains, voitures...) ainsi qu'un bâtiment à trois étages le rez-de-chaussée servant de magasin à bois, les deux autres étages de magasin de costumes et accessoires.
Méliès fut également le premier à équiper son studio d'un coûteux dispositif de lumière artificielle, composé d’abord d'une trentaine de lampes à arc (devant sur les cotés et au dessus de la scène), puis de 10 lampes Cooper-Hewit (tube au mercure). Cette lumière ne suffisait pas à filmer de nuit mais utilisée avec la lumière solaire elles permettaient de filmer même pendant les moment sombres. Malheureusement, les lampes à arc avaient la fâcheuse tendance à produire des vacillations gênantes de la lumière.
Fin 1907 Méliès commence les travaux du studio B à 50m au nord du studio A. Le studio a une forme de triangle rectangle de 14m20 de long, lui aussi entièrement vitré, appuyé contre une ancienne bâtisse partiellement démolie pour la construction du studio et utilisée comme loges au rez-de-chaussée et laboratoire au premier étage. Au-dessus de la scène un portique de fer est placé à 4m50, un deuxième a 8m de haut permet la réalisation de plus importants effets de machinerie (vol de ballon dirigeable, de groupes de personnages...). Le studio B sera transformé en salle de projection en 1914, inaugurée en octobre 1917 et rebaptisée «salle des variétés artistiques» elle comptera plus de 400 places.
En 1923 la propriété de Montreuil est vendue, après la deuxième guerre mondiale seul le magasin de costume subsiste, il sera rasé au début des années 1990.
Georges Méliès - L'éclipse du soleil en pleine lune
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Les Caméras
Le 28 décembre 1895 Méliès assiste à la deuxième représentation publique du cinématographe des frères Lumière. Immédiatement il cherche à se procurer une machine auprès des frères, malgré les 10 000 francs qu'il propose (le directeur du Musée Grévin, M. Thomas étant allé jusqu'à 20 000 francs, le directeur des Folies Bergères, M. Lalemand ayant même proposé 50 000 francs) il essuie un refus, Méliès part alors en quête d'une machine.
Début avril 1896 Robert-William Paul reçoit la visite de Méliès qui lui achète un appareil de projection ainsi que quelques films Edison. Malgré les légendes qui circulent sur Méliès, mécanicien hors pair qui aurait fabriqué lui même sa caméra, on sait qu'il a en fait modifié un «theatrograph no2 mark 1» pour la prise de vue, Méliès ne le reconnaîtra jamais, il a même effacé le nom de Paul du projecteur. Mais Méliès a quand même fortement modifié le projecteur, il a inversé l'appareil, il a construit une boite en bois muni de poignées pour le rendre hermétique à la lumière; il lui adjoint un nouveau volant, un petit presseur métallique qui bloque le film par intermittence devant la fenêtre de prise de vue, il a rajouté un tube en carton dans lequel tourne l'obturateur et où se trouve l'objectif (Anastigmat Zeiss E. Krauss 1:63F:54). La bague de mise au point est accessible mais le réglage du diaphragme demande d'ouvrir l'appareil ce qui n'est pas très pratique. Le pied de la caméra était en fonte, très massif pour éviter les vibrations dues au volant et autres mouvements inopinés. pied un volant en fonte de 50cm de diamètre relié par une courroie à l'intérieur de la caméra Sur le pied, un volant en fonte permettait par démultiplication d'obtenir des cadences de défilement de 12 à 18 images par seconde. Malgré son poids, sa faible autonomie (20m de pellicule a charger en laboratoire) et le vacarme du mécanisme (lui valant le surnom de «mitraillette») Méliès emmène sa caméra pour quelques vues en plein air à Trouville et au Havre.
Une fois le projecteur Paul modifié, on peut se demander avec quelle machine Méliès projette ses films au Théâtre Robert-Houdin, on connaît deux projecteurs 35mm de 1896 quasiment identiques, le premier, le plus complet est libellé «Kinétographe du Théâtre Robert-Houdin. Brevet Kortsen, Méliès, Reulos.», l'autre incomplet n'est pas gravé et a été baptisé «Isolatograph» par les historiens allemand du cinéma, mais il semble très peu probable que cette machine fut inventée par les frères Isola, n'ayant jamais déposé de brevets... Il est aussi peu probable que ce projecteur fut conçu par Méliès et ses associés. C'est un chercheur allemand, Jean-Paul Goergen qui fera la lumière sur l'affaire, l'appareil des frères Isola serait celui d'un français, Louis Charles. Charles a en effet déposé un brevet le 20 avril 1896 décrivant un nouveau mode d'entraînement de la pellicule, ce même mode d'entraînement très particulier qu'on retrouve dans l'appareil des frères Isola et celui de Méliès. Le bâti des appareil de Méliès et des frères Isola est différent, mais le système d'entraînement de la pellicule, le débiteur denté, le couloir et la fenêtre de projection sont les mêmes. Le système d'entraînement de la pellicule se compose d'une rampe hélicoïdal dans laquelle s'engagent des goupilles montées sur un arbre relié au débiteur denté. A chaque tour de volant la vis hélicoïdale tourne et fait avancer d'un cran un rouleau d'aluminium qui entraîne la pellicule. Méliès aurait donc pu acheter l'appareil à Charles 15 jours avant le dépôt de son brevet, le 5 avril 1896 et s'en servir pour sa première projection au théâtre Robert-Houdin. Méliès, Korsten et Reulos déposeront un brevet quasiment similaire à celui de Charles le 4 septembre 1896, brevet reprenant le même système d'entraînement hélicoïdale que celui de Charles, ne modifiant que la roue d'entraînement et le bâti. Méliès et ses associés vont même jusqu'à commercialiser «leur» appareil (deux versions sont proposées : pour amateur ou professionnel), le projecteur ne rencontrant qu'un faible succès la commercialisation est rapidement abandonnée. Pour ses films Méliès forme des opérateurs (Georgette Méliès, la fille de Georges, sera à 16 ans dès 1906 la première et la plus jeune opératrice cinéma du monde), un opérateur qui s'occupe de la manivelle (il fallais tenir le rythme et bien sûr connaître tous les trucs de Méliès afin de réussir arrêt de caméra, expositions multiples sans se tromper, la pellicule étant un bien extrêmement cher et rare à l'époque) et un assistant qui s'occupe de la mise au point.
A partir de la fin 1902 Méliès tournera deux négatifs en même temps, un pour la maison Mère de la star film, à Paris, et l'autre pour sa succursale dirigée par son frère Gaston à New-York, en expédiant qu'un négatif Méliès paye beaucoup moins de frais d'exportation qu'en envoyant tous les positifs. A ce moment Méliès utilise des appareils de prise de vue Lumière (qui remplacent la caméra Gaumont-Demenÿ en 1898) et deux opérateurs (donc deux assistants également). Mais comme il est impossible d'obtenir une synchronisation parfaite des deux opérateurs (vitesse de la manivelle, arrêt de la caméra) Méliès met la main à la pâte. Il renverse le mécanisme d'une des deux caméras et accole les deux machines, les deux objectifs (positionnés sur le côté de l'appareil) à quatre centimètre de distance et légèrement obliques prennent la même largeur de scène. Les différences sont imperceptibles, les bagues de mise au point ainsi que celles de l'iris sont reliées pour fonctionner ensemble. Alors un seul opérateur (et son assistant) est nécessaire pour tourner deux négatifs. Ces caméras primitives ne comportaient pas de bobines réceptrices. La pellicule impressionnée tombait dans un grand sac en tissu opaque. Ce système entraînant des blocages quand la pellicule s'accrochait fut remplacé par une boîte à deux compartiments entre les 4 pieds de l'appareil. La boite étant reliée par un soufflet à la caméra, il suffisait de fermer une trappe pour emporter la pellicule au laboratoire.
Méliès utilisera de 1911 à 1912 des caméras Pathé plus perfectionnées (plus de piqué, meilleur profondeur de champ, caméra rechargeable en plein air, compte tour...) à la fin de sa carrière pour ses 6 derniers films, commandités par Pathé, qui le mèneront à sa ruine.























