Entretien inédit avec Thierry Mugler - Première partie
Article Spectacles du Samedi 25 Decembre 2010

Installé à New York, la légende de la mode qu’est Thierry Mugler a accepté d’évoquer sa carrière, sa collaboration avec le cirque du Soleil sur l’étonnant show Zumanity présenté à Las Vegas., et sa passion pour la pop culture et les comics de superhéros qui lui ont inspiré l’un de ses parfums, B Men, tandis que l’étonnant Alien est emprunt de mystère cosmique…ESI est très heureux de vous présenter cet entretien totalement inédit avec l’un des plus grands créateurs français, réalisé il y a quelques années à New York.

Propos recueillis par Pascal Pinteau



Vos sources d’inspirations ont souvent été les mondes imaginaires de la Science-Fiction et de la bande dessinée. Pourriez-vous nous parler de ces influences ?

C’est un peu inconscient. Je ne peux pas dire que je puise directement dans des films ou dans des BD. C’est un amalgame, une sorte de seconde nature chez moi. Quand j’étais enfant, je me prenais toujours pour un super héros et je m’étais créé tout un monde de Science-Fiction. J’aime toujours les connotations un peu naïves de la Science-Fiction des années 50 et 60. J’aime y croire complètement, tout en voyant que le vaisseau spatial est tenu par un fil qu’un bonhomme tire pour le faire avancer ! J’aimais les premiers Godzilla, mais aussi les films d’horreurs comme La nuit des morts-vivants. J’avais inventé un super héros qui s’appelait Mercury. C’était un homme de mercure, invincible, capable de se liquéfier pour prendre de multiples formes. C’est pour ça que j’ai adoré plus tard le robot de Terminator 2 !

La présentation visuelle de votre parfum Angel montrait Estelle Halliday sur la terrasse d’un gratte-ciel qui surplombait une mégapole, et vous voilà installé à New York, la ville des superhéros, qui ont justement inspirés votre parfum B Men ! Avez-vous toujours été fasciné par cette ville ?

J’ai toujours été fasciné par New York et je le suis encore. J’y pensais encore cette nuit : il n’y a pas une seule autre ville au monde où vous avez l’impression d’être à Moscou en hiver et à Bombay en été ! Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, cette ville est vraiment extrême et extraordinaire. Elle s’embourgeoise, bien sûr, mais seulement jusqu’à un certain point. La ville est contrôlée par beaucoup de « mafias » qui se tirent dans les pattes et créent un chaos très sympathique. C’est une mégalopolis, un kaléïdoscope néo-grec, néo-renaissance, avec des influences Florentines, un parfum des années 30 et 40, teinté d’ère Victorienne et de futurisme. C’est incomparable. C’est à la fois un port énorme ouvert sur l’Atlantique, et un univers de conte d’enfants avec des petites maisons coiffées de tuiles rouges, aux fenêtres ornées de petits volets. C’est très complexe et très riche. J’habite à Gramacy Park, le dernier parc privé de New York. Au fil de l’année, on y passe de l’Alaska - avec les arbres givrés, le crissement des pas lorsque l’on marche dans la glace, le blizzard de l’hiver - à la mousson ! On voit la végétation devenir luxuriante et on est entouré de bruits de jungle, de chants de criquets et d’oiseaux !



Vous souvenez-vous de votre première découverte de New York, lorsque vous étiez enfant, au cinéma, à la télévision ou dans les bandes dessinées ?

Thierry Mugler : Le grand choc, ça a été West Side Story au cinéma. J’étais scotché sur mon siège. Plus tard, j’ai été très impressionné par le Metropolis de Fritz Lang, et par les livres d’architectures consacrés aux projets délirants jamais réalisés.

Comme ceux de Frank Lloyd Wright ?

Exactement. Et même ceux d’autres créateurs des années 20 et 30. La première fois que je suis venu à New York, à 18 ans, j’étais anéanti par la puissance de cette vision, presque incapable de dire un mot pendant quinze jours ! Fasciné par cette ville !

Comment définiriez-vous votre « rêve américain » ?

Je rêvais surtout d’une grande ville, d’une métropole qui donnait la possibilité d’avoir la tête dans les nuages et les pieds dans la jungle. J’adore Berlin, Moscou, Calcutta, mais je me suis senti plus proche de New York. Mon vrai rêve de l’Amérique, c’était les superhéros . Plus grands, plus forts, plus libres. Et puis j’ai découvert la nature aux Etats-Unis, qui est la plus démentielle au monde. Il y a ici les cratères les plus dingues, les forêts pétrifiées les plus folles, les arbres les plus grands, il y a tout ! Les déserts, les glaciers…J’ai visité tous les parcs naturels plusieurs fois, mais l’un de mes préférés reste Monument Valley, que j’ai souvent photographié.

Est-ce que l’on peut établir un parallèle entre les canyons naturels et ceux créés par l’homme à New-York ? Est-ce cette verticalité qui vous attire dans les deux cas ?

Oui, toujours la notion de verticalité, de vertige. L’admiration pour ce que les humains sont capables de construire. Là-haut, vous êtes isolé, vous avez un recul sur le monde, une vision différente.

Auriez-vous aimé être architecte ?

Absolument. C’est une des choses que je voulais faire. Nous avons beaucoup travaillé avec un ami à moi qui s’appelle Patrick Philippi, qui a fait toute l’architecture de nos boutiques. Je l’ai beaucoup influencé lorsque nous avons collaboré. Quelque part, quand je fais de la mode, je suis un architecte qui reconstruit complètement le corps de la femme. Les techniques de mode, les coupes, étaient issues du 19ème siècle. J’ai complètement révolutionné tout ça en réinventant des coutures sur la peau, des choses sans limites basées sur la conscience du corps. On commence toujours par une bonne base, de préférence avec un mannequin au corps parfait. Si ce n’est pas le cas, on le travaille. On met ce qu’il faut là où il le faut : corset, faux seins, fausses hanches, fausses fesses, tout ! Au Cirque du Soleil, c’est ce que j’ai fait. J’avais déjà commencé avec Macbeth à la comédie Française, où j’avais transformé les sociétaires du Français, qui sont souvent physiquement délabrés, en espèces de super héros de bande dessinées à coup de latex et de faux mollets ! (rires).

La manière dont vous modernisez et réinventez le glamour évoque souvent le monde du cinéma. Pensez-vous participer à des films ? Cela fait-il partie de vos objectifs ?

On m’a très souvent sollicité pour faire des costumes de films, mais cela ne m’intéresse pas. Parce que je vais au-delà. Ma façon de voir les choses, c’est de mettre en scène un projet complet. J’ai écrit deux films et dès que le temps me le permettra, je vais les mettre en route.

Dans combien de temps pensez-vous les avoir terminés ?

Dans quelques années. Ce ne seront pas des films de genre, mais plutôt des célébrations, comme une bouffée d’air frais. Ce sera un hommage à la liberté, à l’instinct, à l’être humain, qui se déroulera dans le contexte de New York. J’ai déjà fait tous les repérages. On découvrira des endroits totalement inattendus de New York, avec un point de vue particulier.

Quels sont les voyages qui vous ont le plus marqué, le plus touché ?

Je suis surtout sensible aux impressions « à l’état brut ».La nature, les odeurs. Les cultures viennent après, car elles sont le produit de ces terres différentes. J’ai été particulièrement frappé par le grand désert au sud de la Libye, de l’Algérie. Le vrai de vrai, le Sahara. Les dunes y sont énormes, stupéfiantes. Elles ont un graphisme incroyable. Vous êtes en contact pour la première fois de votre vie avec le silence absolu, avec la main de dieu. C’est extraordinaire. Il y a un autre endroit qui m’a bouleversé, à l’opposé, c’est le pôle Nord. L’antithèse du désert.

Quelle est la culture qui vous a particulièrement interpellée ?

Celle de l’Inde. Cette vision du monde. L’harmonie que l’on retrouve aussi en Afrique ou dans certains lieux très reculés.

Vous avez réalisé un costume de femme-robot, dont les contours chromés épousaient la silhouette de chair du mannequin. Ce travail évoque celui d’un illustrateur Japonais, Sorayama…

Oui, Sorayama. Nous sommes devenus très copains. On s’échange des lettres. Il m’a fait des dessins. Mais c’est venu après ! J’ai fait d’abord la robe, et ensuite, il nous a contacté.

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de cette robe extraordinaire ?

Sans doute la femme-robot de Metropolis. Cette vitalité extraordinaire, qui transgresse le robot, transgresse la technique. Comme dans le thème des super héros, ce bloc de puissance…La femme-robot, c’était une occasion de montrer un grâce, une émotion inattendue. J’en avais fait une autre pour le défilé des 20 ans de notre maison, au cirque d’Hiver. Au milieu des tableaux de couture traditionnelle arrivait une femme « overdressed », avec un grand chapeau très mode, une robe de mousseline, des grands gants. Elle enlevait tout çà, et en dessous, c’était un robot. Les parties métalliques avaient été moulées sur le corps de cette fille. Le visage était moulé en rhodoïd. Ses gestes étaient très beaux, très émouvants.

Quel est votre super héros-culte ?

Le surfeur d’argent. Il était tellement beau ! Enfant, comme j’étais danseur, j’avais toujours un rapport très important avec le corps, avec la performance physique. Les super héros sont beaux, ils ont chacun un graphisme, une personnalité très définie.

Pourriez-vous nous en citer d’autres ?

Le premier dont je me souvienne, c’était Timour, qui à vrai dire, n’était pas vraiment un superhéros, puisque c’était un personnage du magazine Spirou qui vivait pendant l’âge des cavernes. Mais il avait une énergie vitale qui me plaisait.

Et Superman, Batman ?

J’ai toujours aimé Batman, mais beaucoup moins Superman. Je n’aimais pas son look trop Américain ! (rires)

Si Superman venait vous voir pour améliorer son costume, que feriez-vous ?

Je le mettrai à poil ! (rires) Je lui proposerai un costume plus près du corps, qui soulignerait ses muscles incroyables . Je n’aime pas les couleurs de son logo. Je les trouve faciles, un peu ringardes. Je crois que je l’habillerai d’une peau lumineuse, qui irradie. Une peau extraordinaire.

Et Batman, quels conseils lui donneriez-vous ?

Batman, je l’aimais bien parce qu’il était plus graphique. J’aime bien les chauves-souris, tout comme j’aime les films d’horreur, les films de vampires. J’aimerais que la cape de Batman évolue plus, s’adapte à ses mouvements en s’étirant, en s’allongeant comme une seconde peau, une membrane.



Comment est née votre collaboration avec le Cirque du Soleil, sur le spectacle Zumanity ?

Je connais le Cirque du soleil depuis très longtemps. Depuis les débuts, et j’aimais beaucoup ce qu’ils faisaient. J’ai toujours pensé qu’il y avait un côté très éthéré dans les créatures de leurs spectacles. Que leurs artistes soient Olga de Moscou ou Tsin-chen de Pekin, leurs visages et leurs maquillages se ressemblent. Ce sont des apparitions abstraites, qui font de très belles choses. C’est ce qui m’a donné envie de leur donner une dimension érotique et personnelle, une personnalité humaine. Le Cirque m’approchait depuis longtemps pour entamer une collaboration, sans savoir que je pensais déjà depuis une vingtaine d’années à recréer l’esprit du cabaret. En pleine période disco, je disais déjà « L’avenir, c’est la revue, le cabaret » ! J’ai envie de ça, de vrais « performers » que l’on voit suer devant vous, dans une vraie relation humaine, tactile. C’est ce que j’ai expliqué au Cirque.

A l’époque, le Cirque songeait-il déjà à faire un spectacle plus sensuel, plus charnel ?

Non, pas encore. Mais il se trouve que plus tard, Guy Laliberté, le patron du Cirque, a eu les mêmes envies. L’idée est venue de faire un spectacle qui mêle à la fois les notions, de cabaret, de spectacle et de « Burlesque » comme l’on dit ici en Amérique.

Vos concepts de costumes sont-ils nés des numéros ou le processus a-t’il également fonctionné dans le sens inverse ?

Dans le spectacle, je ne me suis pas contenté de faire les costumes, j’ai défini les personnages. De là est venu leur look, leur personnalité, et la mise en scène, avec toutes les implications techniques ultérieures. J’ai participé au casting, au choix des personnages.

Lorsque vous avez fait ce casting, aviez-vous déjà des idées des numéros que vous souhaitiez incorporer au spectacle ou pas ?

En fait, je voulais aller plus loin que nous sommes allés. A un moment, le cirque a eu un peu peur de moi, et je sais qu’ils le regrettent à présent. Ils disent « On aurait dû écouter Thierry davantage ». Mais c’est très difficile quand on a une énorme compagnie – je le sais d’expérience – d’évoluer dans sa propre image. Ils ont eu la volonté de faire ce nouveau spectacle, mais en hésitant un peu tout de même. Au début, j’avais l’idée qu’une fille sublime arrive comme un mannequin sur scène, puisse chanter, se dénuder, grimper à la corde, puis cracher du feu ! L’idée, c’était d’avoir des êtres humains sublimes, multi-fonctions. Et c’est le cas. Le casting est exceptionnel. Mais j’aurais aimé pousser encore les choses. Je pense notamment à une contorsionniste, qui a un potentiel de glamour incroyable. Je voulais la faire arriver comme un mannequin, puis se mettre la tête en bas. A ce moment, le costume spécial que nous avions conçu se retournait pour devenir complètement différent. C’étaient des effets spéciaux sur des êtres humains. Je me suis battu pendant des mois pour sauver cette scène, mais ça n’a pas été gardé, pour des raisons stupides, administratives. Il faut dire que le cirque est doté d’une organisation d’une lourdeur qui peut être terrifiante. Quand vous commandez un carré de tissu, ça passe par dix services, vingt emails, et il faut attendre des mois pour avoir l’approbation finale ! C’est très difficile de créer ainsi un cabaret avec des « coulisses qui puent », car c’est çà, l’idée même du cabaret ! (rires) C’est d’ailleurs ce qui leur avait plu. A présent, le spectacle a pris sa maturité, et fonctionne très bien. Les gens s’amusent, montent sur scène, baissent leur pantalon pour rire. Il y a des interactions incroyables, une ambiance folle, les gens adorent, s’amusent, et c’est devenu un cabaret. Grâce au casting, grâce à Joey Arias, qui est le meneur de revue, et qui secoue tout ça d’une façon incroyable. Il a un sens de la répartie, une liberté, une vitesse de réaction absolument fulgurante. C’est quelqu’un qui n’a peur de rien, qui est prêt à tout, et qui est en plus, très très généreux. Et les gens le sentent. Je regrette encore que certains concepts que j’avais proposés n’aient pas abouti, mais je pense que le rachat récent de l’hôtel New York - New York par la MGM est peut-être encore une occasion d’aller plus loin par la suite.

Avez-vous eu souvent des contacts avec Steve Wynn, le créateur des hôtels Mirage, Bellagio, New-York – New York, et Wynn de Las Vegas ?

Oui. Au départ, Steve voulait que je crée un spectacle à l’occasion de l’ouverture du Bellagio. J’avais eu envie de concevoir un show sur l’eau du lac artificiel qui se trouve devant l’hôtel. Steve m’avait même proposé de me construire un théâtre pour y faire les « Mugler follies » ! Mais à l’époque, je flippais à Las Vegas. Je suis resté quelques jours pour assister à des réunions, et comme je détestais la ville, je suis parti en courant ! J’ai dit à mon agent que je ne pourrais jamais vivre là-bas. Et maintenant que j’y ai vécu plusieurs mois pour mener à bien ce travail avec le cirque, je sais que je pourrais très bien y vivre, en fin de compte. Car il y a une chose qui sauve tout à Vegas, et sur laquelle tous les gens qui s’y installent comptent : le désert. La lumière de ce désert est aussi belle que dans le Sahara. Et même en plein mois d’août, avec une chaleur à crever, l’air est pur, ce qui est très rare.

Avez-vous fini par vous habituer à l’univers délirant de la ville de Vegas ?

Non. Quand je suis resté là-bas pendant des mois, je me focalisais sur mon travail et je retournais dans le désert. La seule chose de la ville pour laquelle j’ai une affection, c’est le graphisme extraordinaire des néons. Les panneaux géants sont les plus beaux du monde. Traverser la ville et ses animations lumineuses au coucher du soleil, c’est sublime. J’ai en projet de photographier les créatures de Zumanity à la fois dans certains sites de Vegas et dans le désert. C’était déjà la base de mon premier livre de photos, qui décrivait des mégalopoles comme Moscou, Tokyo, New York, Pekin, et les plus beaux déserts. Vegas, c’est aussi un tour du monde, reconstitué avec des décors en carton-pâte, bien sur, mais qui offrent des angles incroyables pour des photos. La nature autour de Vegas est très belle. Il y a des déserts blancs, des déserts rouges, des canyons…

La suite de cet entretien sera bientôt publiée sur ESI.

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