Les Histoires Fantastiques de Steven Spielberg - Quand le cinéaste rendait hommage à la Quatrième Dimension
Article TV du Mercredi 12 Aout 2015

Comme nous l'avons vu dans un précédent article, Steven Spielberg n'a jamais oublié ses premiers amours avec la petite lucarne. Depuis 25 ans, il a produit un certain nombre de séries télévisées, brassant des genres très différents. La première d'entre-elles fut Histoires Fantastiques, une anthologie diffusée entre 1985 et 1987 sur NBC. Si les deux saisons de cet hommage à La Quatrième Dimension et aux récits fantastiques de l'après-guerre ne séduisirent guère les téléspectateurs, cette série enchanta les enfants nourris aux aventures d'E.T. et Indiana Jones. Elle permit également au cinéaste, qui était alors un prolifique producteur, de rassembler un casting mémorable et de dénicher de nouveaux talents. Enfin, ce fut pour Steven Spielberg l'occasion de revenir, pour la première fois depuis le début des années 1970, derrière les caméras d'une fiction télévisée. Cela ne s'est plus jamais reproduit...

Par Pierre-Eric Salard



Avant toute chose, remettons la série dans son contexte historique. Au milieu des années 1980, les séries télévisées ne bénéficiaient pas de l'aura – ni des moyens techniques et artistiques - dont elles disposent désormais. Les séries Star Trek, Mission : Impossible, La Quatrième Dimension et autres Chapeau Melon et Bottes de cuir étaient reléguées dans un passé déjà lointain. Près d'un quart de siècle avant Lost, Mad Men, Walking Dead, Stargate Universe et autres remake de Battlestar Galactica, les fictions destinées au petit écran n'étaient pas reconnues pour leurs qualités. Parent pauvre de l'audiovisuel, la télévision vivait ainsi à l'ombre du cinéma. Il faudra attendre la fin des années 1980, et Twin Peaks, Star Trek : The Next Generation ou encore Code Quantum, pour qu'un sursaut ait lieu. Un renouveau bientôt confirmé par The X-Files; Buffy contre les Vampires et Les Sopranos... Mais en 1985, les téléspectateurs suivent les aventures de K2000, Magnum, Tonnerre mécanique, Supercopter, MacGyver ou encore Shérif, fais-moi peur ! C'est dans ce contexte peu enthousiasmant – à quelques exceptions près - qu'apparait Histoires Fantastiques, alias Amazing Stories outre-Atlantique. Un titre original qui rappellera quelques souvenirs aux férus de la fameuse revue américaine, publiée depuis 1926. Créé par le romancier et homme de presse Hugo Gernsback, qui eut un rôle prépondérant dans la vulgarisation de la science-fiction (à tel point que le Hugo Award, le plus prestigieux prix de la SF, porte son prénom !), Amazing Stories enchanta plusieurs générations de passionnés, dont un certain Arnold Spielberg. Le fils de ce dernier, Steven, emprunta les exemplaires achetés par son père afin de se plonger dans leur lecture. « Mon père était un grand amateur de science-fiction », se souvient Steven Spielberg. « Il collectionnait tous les numéros des magazines Analog et Amazing Stories publiés dans les années 1940 et 1950 ! Ces revues m'ont ouvertes au fantastique et à la SF. En les lisant, je me demandais si les extraterrestres existaient vraiment, et s'ils viendraient nous dire bonjour (rires)... Comme vous le savez, ces histoires ont particulièrement influencé mes films ! » La diffusion quasi-simultanée de La Quatrième Dimension (1959-1964) marquera durablement l'imaginaire du futur cinéaste... qui réalisera près de 25 ans plus tard, en 1983, l'un des segments de l'adaptation cinématographique (collective) de cette série. N'étant pas à un hommage près, le prolifique réalisateur décide donc, deux ans plus tard, de nommer sa première série Amazing Stories. En 1985, Steven Spielberg est encore auréolé de gloire pour ses films E.T. et Les Aventuriers de l'Arche Perdue. Il devient parallèlement un grand producteur, et sa société de production, Amblin, développe de nombreux films à succès, dont le Retour vers le Futur de Robert Zemeckis. Hollywood lui ouvre ses portes, sur le grand comme sur le petit écran. Le réseau NBC, qui appartient aux studios Universal, n'hésite pas à donner le feu vert à la production de deux saisons de la série anthologique... sans même avoir vu un pilote ! Steven Spielberg profite de son statut et de sa réputation pour créer un produit qui puise sa substance dans la légendaire série de Rod Serling, dont il est un grand fan. Grâce à Histoires Fantastiques, il va pouvoir proposer à son public une fenêtre hebdomadaire sur la fantasy, les mystères surnaturels et le merveilleux... Mais si la Quatrième Dimension instillait souvent une ambiance très sombre, la série de Steven Spielberg sera davantage destinée à un public familial, à l'instar de ses œuvres de l'époque. NBC lui offre donc carte blanche, ainsi qu'un budget très confortable pour l'époque : entre 800000 et un million de dollars par épisode de trente minutes ! A l'instar de la revue originelle, Histoires Fantastiques est une anthologie compilant 45 histoires distinctes, sur autant d'épisodes répartis sur deux saisons. Chaque semaine, les spectateurs peuvent découvrir un récit fantastique indépendant. L'influence de la Quatrième dimension se ressent donc jusqu'au format de la série... Or par une coïncidence typiquement hollywoodienne, la mythique série de Rod Serling bénéficiera simultanément d'un retour sur les antennes de la petite lucarne (sous la forme d'une modernisation assez décevante) !



Deux épisodes mythiques

Diffusée entre septembre 1985 et avril 1987 sur NBC, cette série anthologique fit rapidement son apparition sur notre « Antenne 2 ». Les abonnés à la chaîne Sci Fi ont depuis pu assister à quelques rediffusions... Au delà de son rôle de créateur et de producteur, Steven Spielberg supervise l'écriture des scénarii. Évènement rare dans sa carrière, il signe même deux épisodes ! A tout seigneur tout honneur : le cinéaste réalise le pilote de la série, Le train fantôme. L'histoire de ce segment s'inspire d'un de ses souvenirs de jeunesse, alors qu'il écoutait, la nuit, le bruit des trains passant dans la campagne du New Jersey. L'épisode introduit un vieil homme, incarné par Robert Blossom (Rencontres du troisième type, Always), qui a provoqué – involontairement - un terrible accident ferroviaire durant son enfance. Au crépuscule de sa vie, il porte toujours en lui ce fardeau. Il est logé chez son fils, sa belle-fille et son petit-fils (Lukas Haas, vu récemment dans Inception), avec qui il partage une relation très forte. Mais il attend chaque nuit le retour du train. Or justement, la maison a été construite là où étaient auparavant installés les rails du chemin de fer ! Un train fantomatique finira par se crasher dans le salon, et l'invitera à monter pour rejoindre sa destination finale... Grâce à la participation du directeur de la photographie Allen Daviau (E.T.) et du compositeur attitré du cinéaste, John Williams, Le train fantôme représente une excellente introduction à l'univers de la série. Mais c'est le second et ultime épisode que Steven Spielberg réalise pour la série, La Mascotte, qui restera gravé dans les mémoires des jeunes téléspectateurs. Ce cinquième épisode de la première saison possède d'ailleurs plus d'un point commun avec l'excellent film Memphis Belle (1990) de Michael Caton-Jones. L'intrigue de ce segment s'étale exceptionnellement sur une durée d'une heure. Le scénario, écrit par Menno Meyjes (La couleur pourpre, L'empire du soleil, Indiana Jones et le dernière croisade), narre les mésaventures de l'équipage d'un bombardier de la Seconde Guerre Mondiale. De retour d'une mission, ils découvrent que leur mitrailleur ventral (Casey Siemaszko) – qui est paradoxalement leur « porte bonheur », leur mascotte - est coincé dans sa tourelle. Or les roues du train d'atterrissage ont été pulvérisées ! L'avion perdant du carburant, son pilote (Kevin Costner) va devoir atterrir en catastrophe – écrabouillant au passage leur équipier, un talentueux dessinateur ! Toutes les solutions imaginées par les membres d'équipage sont vouées à l'échec. Mais à la dernière seconde, un miracle va avoir lieu : le triomphe de l'imagination... Bien avant La Liste de Schindler, Il faut sauver le Soldat Ryan et même L'Empire du Soleil, Steven Spielberg revisite donc l'angoisse et les dangers de la Seconde Guerre Mondiale (1941 et Les Aventuriers de l'Arche Perdue lorgnant plutôt du côté de la comédie et de l'action). Amplifiée par la musique de John Williams, la tension est à son comble. L'émotion suscitée par la camaraderie et la solidarité des soldats est au cœur du récit. L'adieu aussi intense que prématuré, que chacun fera au mitrailleur dans les dernières minutes, est un véritable crève-cœur. Le miracle final en est d'autant plus salvateur... Cet épisode n'a donc pas à rougir au sein de la filmographie de Steven Spielberg !

D'illustres participants

Si le cinéaste ne réalisera que deux segments, il fera appel, devant comme derrière la caméra, à de grands noms du Septième Art... et se permettra de dénicher de nouveaux talents ! Histoires Fantastiques accueille ainsi de grands réalisateurs; tels que Martin Scorsese, Joe Dante, Clint Eastwood ou encore Robert Zemeckis. Du côtés des acteurs, on retrouve Kiefer Sutherland, Charlie Sheen, Harvey Keitel, Forest Whitaker, Patrick Swayze, Drew Barrymore, Lou Ferrigno, Amy Irving (la première épouse de Steven Spielberg), Dom DeLuise, Tim Robbins, Dirk Benedict, Gary Coleman, Beau Bridges, Seth Green, James Cromwell, Joe Pantoliano ou Mark Hamill ! Excusez du peu ! En outre, John Williams signe le thème musical du générique (conçu à l'aide des images de synthèse !). D'autres illustres compositeurs participeront à la série, dont James Horner, Danny Elfman, Jerry Goldsmith, George Delerue, Alan Sivestri et Michael Kamen ! Rappelons que nous sommes alors dans les années 1980, décennie durant laquelle la télévision est considérée avec dédain par les pontes d'Hollywood. S'appeler Steven Spelberg est un atout indéniable pour attirer les talents... L'épisode Vanessa, réalisé par Clint Eastwood, raconte l'histoire d'un peintre impressionniste torturé (Harvey Keitel) qui ne se remet pas du décès de sa muse – et accessoirement épouse – et qui a perdu sa créativité. Mais son art va lui permettre de la retrouver... Clint Eastwood met ici sa mise en scène sans fioritures au service d'un récit touchant. L'épisode Bouh! de Joe Dante invente Beetlejuice (1988) avant l'heure. Un couple de fantômes y tente de se débarrasser d'une famille emménageant dans leur maison. Après leurs échecs initiaux, les amoureux vont mettre les bouchées doubles afin de faire fuir les envahisseurs... Martin Scorsese, quant à lui, s'intéresse à l'écriture avec le glaçant Miroir, miroir. Un populaire auteur de livres d'horreur abhorre ses fans et s'avoue peu effrayé par les histoires qu'il imagine. Jusqu'au jour où il aperçoit une horrible créature dans les miroirs de son logis... Les amateurs de Mario Bava apprécieront le prologue de l'épisode, soi-disant extrait de l'un des films d'horreur inspirés par les romans du personnage ! Histoires Fantastiques joue également avec les limites de la petite lucarne. Du segment intégralement tourné en noir et blanc à l'épisode - conçu en animation traditionnelle - vu à travers les yeux d'un chien (Family Dog), la série se permet toutes les facéties. Family Dog, écrit et réalisé par Brad Bird (Les Indestructibles, Le Géant de fer), engendrera par ailleurs sa propre série d'une dizaine d'épisodes, diffusée quelques années plus tard sur CBS. Notons qu'une partie de la conception artistique du segment original fut supervisée par un certain Tim Burton. « Je suis surtout intervenu sur l'esthétique », précise celui qui venait de réaliser Pee Wee Big Adeventure. Il restera producteur exécutif de la série dérivée. Family Dog est également le premier projet d'animation de Steven Spielberg, qui produira ensuite Qui veut la peau de Roger Rabbit et les Aventures des Tiny Toons...



D'autres scripts écrits pour Histoires Fantastiques s'avèrent trop onéreux pour la télévision. Ils deviendront des films (Miracle sur la 8e rue, 1987) ou des jeux vidéo (The Dig, 1995). Quoiqu'il en soit, le budget de la série et ses illustres participants ne lui permettront pas de bénéficier d'une troisième saison. Malgré une poignée d'épisodes flamboyants, Amazing Stories ne convainc pas les téléspectateurs. Il faut avouer que la qualité de l'écriture des épisodes s'avère globalement décevante. Tout le monde n'a pas le talent d'un Rod Serling ! Or les séries MacGyver et Arabesque rencontraient parallèlement un franc succès. Histoires Fantastiques récolte ainsi cinq Emmy Awards avant de disparaître. Les plus curieux peuvent toutefois se procurer des coffrets DVD édités par Universal Pictures. Steven Spielberg, quant à lui, n'en a pas terminé avec la petite lucarne...

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