JACK LE CHASSEUR DE GEANTS : Entretien avec le formidable acteur de composition Eddie Marsan
Article Cinéma du Lundi 22 Avril 2013

Le comédien anglais Eddie Marsan excelle dans les rôles de composition, tous registres confondus. On a pu le voir récemment en inspecteur Lestrade de SHERLOCK HOLMES et SHERLOCK HOLMES : JEUX D’OMBRES , ainsi qu’en guerrier nain dans BLANCHE-NEIGE ET LE CHASSEUR. Dans JACK LE CHASSEUR DE GEANTS, Eddie Marsan incarne Craw, le commandant en second de la garde rapprochée de la famille royale, qui a pour mission de retrouver coûte que coûte la princesse Isabelle. Eddie Marsan s’assied à notre table et semble à l’aise dans son costume encombrant…

Propos recueillis et traduits par Pascal Pinteau

Vous n’avez pas trop de mal à vous mouvoir, équipé ainsi ?

Non, l’armure a été très bien conçue : elle est bien plus légère et plus confortable qu’on ne le croit en la voyant. Il y en a d’ailleurs plusieurs versions, dont une qui est articulée différemment, et qui ne sert que pour les scènes où je suis à cheval.

Parlez-nous de votre personnage…

Craw est un soldat loyal et courageux, qui est sous les ordres d’Elmont, le chef de la garde royale, que joue Ewan McGregor. Quand la princesse Isabelle se retrouve entraînée malgré elle vers le pays des géants par le haricot magique qui pousse à une vitesse incroyable, Elmont et Craw quittent la garde et escaladent les tiges du haricot pour la retrouver. Ces scènes étaient assez amusantes à répéter et à tourner. J’avais presque l’impression d’être un enfant en séjour dans un camp de vacances, qui participe à des activités physiques pour apprendre l’escalade.

Ensuite, vous devez affronter les géants…

Oui, enfin, dans un premier temps, nous nous contentons de fuir pour sauver notre peau, car nous n’avons pas la moindre idée de ce que l’on pourrait faire pour les vaincre ! Il y a notamment une scène où mon personnage est poursuivi par un géant, et se démène pour survivre.

Comment sont tournés les plans où le géant est sensé vous saisir dans sa main ?

Nous avons tourné ces scènes-là et toutes les autres interactions avec les géants sur un plateau de capture de mouvements, pendant plusieurs semaines. Ce qui est intéressant avec la Mocap, c’est que nous pouvions voir les animations provisoires des géants sur des écrans pour nous aider à bien mimer les moments de contacts physiques entre eux et nous. Cette technologie a beaucoup évolué depuis ses premières applications dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX. Elle est plus souple et moins contraignante pour les acteurs aujourd’hui, grâce au système Simulcam mis au point pour le tournage d’AVATAR. Et on peut aussi reproduire plus finement votre jeu d’acteur sur votre effigie en image de synthèse, aussi bien au niveau de la gestuelle que des mimiques.

Comment vous adaptez-vous au rythme de tournage plus lent qu’impose l’utilisation du relief ?

Ce n’est pas insurmontable. De toutes manières, pendant un tournage, un acteur passe l’essentiel de son temps à attendre que l’on soit prêt à filmer. Certaines procédures techniques comme les changements d’objectifs sont plus longs en relief, car non seulement on change deux objectifs au lieu d’un, mais ensuite, il faut vérifier et réajuster leur alignement. Comme le rythme de tournage est un plus lent, il faut utiliser son imagination afin de conserver la même énergie entre chaque prise, en dépit du temps qui s’est écoulé dans l’intervalle. Mais ayant l’habitude de tourner dans des superproductions comme HANCOCK, MISSION IMPOSSIBLE ou les deux SHERLOCK HOLMES avec Robert Downey Jr, je savais que les mises en place sont toujours longues dans ce genre de films. Votre job en tant qu’acteur consiste à rester concentré et à être prêt à partir sur les chapeaux de roues quand on vous dit « On y va ! » Tant que l’on reste focalisé sur son personnage et sur la scène que l’on joue, tout se passe bien.

Avez-vous été scanné en 3D pour que les équipes des effets visuels puissent créer votre doublure virtuelle ?

Oui, scanné et photographié sous toutes les coutures ! Je me tenais debout sur une plateforme tournante… On appelle cela un cyberscan , je crois. Tout ce que j’espère, c’est qu’on n’en arrivera pas à me demander un jour d’envoyer ma performance d’acteur par email, en se servant seulement de mon clone numérique ! (rires)

Avez-vous déjà vu votre doublure numérique en train de se battre contre les géants ?

Non, pas encore, car les sessions de capture de mouvements ne sont pas encore terminées. Plusieurs autres sont prévues à l’issue du tournage en prises de vues réelles. Comme le design des géants est encore en cours de développement au moment où nos parlons, je ne peux pas vous décrire leurs têtes, mais je peux vous dire qu’ils sont très grands et très rapides. Il ne s’agit pas de colosses mous et indolents. Ils sont vifs et assez terrifiants quand ils vous pourchassent.

Vous avez travaillé avec les plus grands réalisateurs, de Spielberg à Scorcese. Qu’appréciez-vous particulièrement dans votre collaboration avec Bryan Singer ?

Bryan a une imagination foisonnante, comme il l’a démontré dans ses grands films. Sachant tout ce qu’il a réussi au cinéma depuis USUAL SUSPECTS, c’est à dire d’excellents films dans des registres différents comme les X-MEN, UN ELEVE DOUE ou WALKYRIE, vous pouvez vous détendre et vous laisser diriger par lui en toute confiance. Cela vous met dans une position assez confortable, car la technologie du relief et celles qui permettent de créer les effets visuels peuvent vous déconcerter dans certaines occasions. Avoir la possibilité de vous appuyer sur les indications d’un metteur en scène très talentueux est un vrai soulagement, car sa vision vous guide même quand vous vous sentez perdu. JACK LE CHASSEUR DE GEANTS est une superproduction de la taille de GANGS OF NEW YORK de Martin Scorcese. Pendant le tournage de tels films, on sait bien que l’on n’aura pas un rapport de travail intime avec le réalisateur, car il doit diriger simultanément des dizaines de gens devant la caméra et dans les coulisses techniques. Mais on s’adapte à cela, car on sait que des metteurs en scène comme Bryan ou Marty maîtrisent parfaitement ces énormes dispositifs, et parviennent à les utiliser pour créer des films vraiment personnels.

Y-a-t’il une scène de ce film que vous avez pris un plaisir particulier à jouer parmi toutes celles que vous avez déjà tournées ?

Oui, je pense à la première scène où nous rencontrons un géant, quand nous arrivons à Gigantua. Elle est vraiment amusante, car elle est constituée d’une succession d’actions spectaculaires et pleines de suspense. Une fois arrivés dans le pays des géants, qui est un immense plateau rocheux qui flotte dans le ciel, nous nous mettons à la recherche de quelque chose à manger. Après avoir aperçu un mouton – un mouton de taille normale, je le précise ! - nous le poursuivons, mais nous mène tout droit vers un géant. De chasseurs affamés, nous passons au statut de proies terrifiées ! (rires) C’est la première fois que l’on voit un géant dans le film, et nous avons bien du mal à le semer et à nous cacher.

Votre personnage participe-t’il à de nombreuses scènes d’action ?

Oui, il est plutôt actif dans ce domaine. Mais les combats les plus intenses sont les confrontations avec les géants.

Avez-vous suivi un entraînement spécial ?

En dehors des leçons d’escalade et d’initiation à l’équitation, mes camarades et moi avons été également initiés aux particularités d’un tournage en Mocap.

Avez-vous déjà tourné la plupart de vos scènes en Mocap ?

Oui. Curieusement, pour le tournage en Mocap, nous portions des justaucorps en lycra avec des marqueurs, alors que nos personnages portent des armures dans les plans où l’on verra nos doublures numériques. Cela m’a surpris, car bien évidemment, on n’a pas du tout la même gestuelle quand on porte une armure…J’imagine qu’il aurait été trop compliqué de fabriquer des armures en plastique transparent ou en grillage métallique, afin que les caméras infrarouges du plateau de Mocap puissent voir les marqueurs sur les justaucorps au travers de ces simulacres d’armures.

Est-ce que le procédé Simulcam développé pour AVATAR vous a aidé à jouer vos scènes en Mocap ?

Oui, car il vous permet de voir en temps réel comment la gestuelle et les expressions que vous donnez à votre personnage vont se coordonner avec les animations préparatoires des géants. C’est un peu comme si vous regardiez un storyboard animé et en relief dans lequel il manque juste le personnage que vous incarnez. Cela vous aide beaucoup à répéter la scène, car vous visualisez dans l’espace virtuel tout ce qui n’est pas physiquement présent sur le plateau, qui est vide en dehors de quelques accessoires comme des épées et des boucliers ou des représentations en grillage d’éléments de décors comme un rocher ou un tronc d’arbre que vous devez enjamber.

Est-ce que cela veut dire que les animations en Mocap des acteurs jouant les géants avaient été préenregistrées ?

Leurs répétitions avaient été enregistrées, mais nous avons joué nos scènes définitives ensemble, sur deux plateaux différents, et nous avons pu synchroniser nos performances en voyant sur les écrans les représentations de nos personnages en temps réel et à la bonne échelle. Je réagissais à ce qu’ils faisaient et vice-versa.

Avez-vous trouvé cette expérience de la Mocap contraignante ou intéressante ?

Intéressante, parce que le travail en Simulcam était nouveau pour moi. En fin de compte, ce que l’on fait sur un plateau de Mocap est assez proche des répétitions d’une pièce de théâtre où le décor est réduit à sa plus simple expression. Il reste juste le jeu des acteurs, et leur mission consiste à répéter la séquence jusqu’à ce qu’elle corresponde exactement à ce que recherche le metteur en scène, en lui proposant des choses nouvelles à chaque fois.

Est-ce que les chevaux ont été réticents quand il leur a fallu porter les acteurs et leurs armures ?

Non, ce sont des chevaux forts et robustes, parfaitement entraînés pour ce tournage. Mon cheval est formidable. Il s’appelle Arthur et il est absolument parfait.

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour un acteur quand il joue juché sur un cheval ?

Eh bien, pour vous dire les choses franchement, il est très difficile de garder son sérieux quand votre monture lâche une énorme flatulence au milieu d’une réplique. (rires) Mais on n’y peut rien, c’est la nature qui s’exprime, si j’ose dire ! (rires) En dehors de cela, nos chevaux sont des partenaires très appliqués et très fiables. Ils m’impressionnent beaucoup, car je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient aussi disciplinés.

Êtes-vous surpris par le regain de popularité des contes de fées au cinéma ? Après ALICE AU PAYS DES MERVEILLES, il y a eu deux adaptations concurrentes de BLANCHE-NEIGE, une version du PETIT CHAPERON ROUGE, et maintenant JACK LE CHASSEUR DE GEANTS…

Je crois que ces films sont particulièrement bien adaptés au relief, et permettent de présenter des divertissements familiaux très spectaculaires. Pendant le tournage, je ne passe pas mon temps à regarder les scènes qui viennent d’être filmées sur les moniteurs, mais à chaque fois que je l’ai fait, j’ai été bluffé par les qualités picturales des images. Elles ressemblaient à des illustrations de la Renaissance, autant par leur composition que par le choix des couleurs chatoyantes. Franchement, j’ai été sidéré par le rendu des images et par la qualité du relief. Le film sera un très beau spectacle. Et je vous dis cela avec d’autant plus de franchise que je ne suis pas un fan de relief en général. J’ai même tendance à penser qu’il s’agit juste d’une mode passagère. J’ai participé récemment à un dîner qui avait lieu au siège du parlement britannique. Le réalisateur Mike Leigh, avec lequel j’ai eu l’occasion de travailler, avait été invité lui aussi. Je pense que vous connaissez tous ses films, qui traitent de manière fine et émouvante des grands sujets sociaux et politiques de l’Angleterre contemporaine. Pendant le repas, un député s’est penché vers Mike et lui a demandé très sérieusement « Est-ce que vous allez réaliser votre prochain film en relief ? » (rires) Quand j’ai vu l’expression de Mike, je me suis dit « Ooh, ce dîner est très mal parti ! » (rires) Personnellement, les films qui m’intéressent le plus sont les petits films indépendants qui reposent entièrement sur des personnages bien écrits et des situations qui vous interpellent. Je ne crois pas que le relief soit nécessaire en général. Mais pour des films à grand spectacle comme celui-ci, je reconnais bien volontiers qu’il s’agit d’un « plus ». C’est indéniable. Il y aura probablement toute une génération d’enfants qui auront vu leurs premiers films d’aventure ou d’animation en relief, et qui seront beaucoup plus attachés émotionnellement à la 3-D que je ne le suis. Le futur nous dira comment tout cela va évoluer…

Est-ce aussi en tant que père que vous avez accepté de jouer dans ce conte de fées ?

Oui, bien sûr ! La plupart des films dans lesquels j’ai joué sont violents et destinés strictement aux adultes. En tournant dans JACK LE CHASSEUR DE GEANTS , j’ai la satisfaction de me dire que je pourrai au moins projeter ce film-là à mes deux enfants les plus jeunes, qui ont 4 et 6 ans. Je les ai fait venir aujourd’hui sur le plateau pour leur montrer ce qu’est une ambiance de tournage, et aussi pour qu’ils puissent voir mon cheval et mon armure. Ce n’est pas tous les jours que l’on a le privilège de faire visiter un pays de conte de fées à ses enfants !

[En discuter sur le forum]
Bookmark and Share


.