Entretien avec Ben Burtt : Le magicien du son de Wall-E
Article Animation du Vendredi 29 Aout 2008
Par Pascal Pinteau
Véritable légende dans le domaine de la conception des effets sonores au cinéma, Ben Burtt est à la fois un artiste accompli et un technicien dont les réalisations sont appréciées chaque jour par des millions de spectateurs. C’est lui qui a eu l’idée de frapper les câbles métalliques de soutien d’une antenne de station de radio pour en faire le son si particulier des lasers de Star Wars, lui encore qui a créé les sonorités qui ont transformé un petit cylindre à roulette en un R2D2 aussi expressif que sympathique, lui toujours, qui nous a ému en concevant la voix si particulière d’E.T. , travail qui lui a valu de recevoir l’un des quatre Oscars qui ont jalonné sa brillante carrière. La liste des films qu’il a contribué à rendre inoubliables est trop longue pour que nous l’évoquions ici, mais rappelons aussi que Ben Burtt est l’un des principaux artisans de la création du système THX, dont il a signé le son du célèbre jingle. Il a également réalisé le film au format Imax Special Effects : Anything can happen (1996), qui fut projeté dans la salle de la Géode à Paris, pendant toute la durée de la récente exposition Star Wars.
Quel a été le principal défi de la création des voix des robots de Wall-E ?
Il fallait arriver à créer des sonorités qui soient clairement non-humaines, mais qui permettent tout de même au public de se sentir proche des personnages, et d’éprouver pour eux la même affection et le même sentiment de proximité qu’ils ressentiraient s’il s’était agi d’acteurs de chair et d’os. C’était délicat d’arriver à ce résultat, car nous utilisons de nombreuses sources sonores pour composer ces « mots ». Notre but était d’obtenir des voix que l’on accepte immédiatement, sans aucune réticence.
Votre titre exact est « concepteur du son et des voix des personnages ». Pourriez-vous nous expliquer plus précisément en quoi votre travail a consisté ?
Volontiers. C’est tout simple en vérité : mon travail a consisté à inventer absolument tous les sons que vous entendez dans Wall-E, à l’exception de la musique : les voix des personnages, donc, mais aussi les sons du paysage désolé de la terre, les bruits des différents engins et fusées, les explosions, les tirs, les ambiances à l’intérieur du gigantesque vaisseau de croisière, etc…
C’est un travail énorme. Vous avez donc été impliqué très tôt dans la conception du film ?
Oui. J’ai commencé à préparer tout cela il y a plus de trois ans et à l’époque, tout ce qui existait, c’étaient des dessins et des peintures. Il n’y avait encore aucune scène animée, même schématiquement. Andrew me décrivait les différents personnages et quels étaient les sons qu’il imaginait leur correspondre. Je prenais des notes pendant ces longues conversations et ensuite, je m’isolais pour travailler seul sur différents essais. Je donnais le fruit de ce travail à Pixar, puis les animateurs créaient une animation du personnage en fonction du son que j’avais livré. Il arrivait aussi que ce soit moi qui invente un son en m’inspirant d’un dessin précis. C’était un processus de travail particulièrement agréable et enrichissant, car tout le monde influençait tout le monde. C’était un « cercle vertueux » de créativité.
Etant donné l’ampleur d’un projet comme Wall-E, est-ce que c’était un projet de rêve pour vous, ou un défi particulièrement angoissant à relever ?
Un rêve devenu réalité, bien sûr ! (rires) J’adore créer tout un univers de sons à partir de rien. J’aime les défis, et il n’y a rien de plus dur pour un concepteur de son que de créer des voix. C’est une chose que de mettre au point des effets sonores et des bruitages pour accompagner des explosions et des tirs de pistolets laser, mais il faut savoir que les gens n’utilisent pas la même partie de leur cerveau pour analyser un son de ce genre. Et cela change tout ! Nous sommes extrêmement réceptifs aux voix, car c’est notre instrument essentiel de communication depuis la plus tendre enfance. De ce fait, nous sommes capables de déceler très rapidement si une voix est synthétique ou réelle. Si vous devez créer une voix qui appartient à un extraterrestre ou à un robot, elle ne doit surtout pas avoir l’air de sortir d’une machine dépourvue de personnalité, mais elle ne doit pas non plus donner l’impression d’avoir été enregistrée par un acteur qui serait juste dissimulé derrière un rideau, au fond du décor ! (rires) R2D2 dans Star Wars est un bon exemple de cette démarche, parce qu’il fallait que l’on puisse comprendre ce qu’il pensait et quelles étaient les émotions qu’il ressentait sans qu’il utilise un seul mot. Les robots que l’on voit dans WALL-E sont dans le même cas. Leurs sonorités servent de langage universel, que chaque spectateur peut comprendre pendant que l’action se déroule devant ses yeux.
Où allez-vous chercher les sons qui correspondent exactement à ce que vous souhaitez ? Vous devez certainement faire de longues recherches, peut-être dans des endroits improbables, pour trouver la perle rare dont vous avez besoin…
Tout à fait. Je commence par collecter des sons qui correspondent à la fonction, au design et à la personnalité de chaque robot. WALL-E a été conçu comme un équipement industriel, et nous avons donc réalisé beaucoup de ses sonorités en enregistrant des vieux moteurs que nous avons dénichés dans le monde entier. Nous avons passé pas mal de temps à voyager et à enregistrer des bruits d’objets disparates : des équipements ménagers, des outils électriques, et même d’antiques machines à calculer mécaniques, qui sont composées de nombreux rouages. Pour créer le son des chenilles de WALL-E, c’est à dire ce que l’on entend dès qu’il se déplace vite, j’ai acheté un ancien générateur électrique de l’armée que l’on active à la main en tournant une double manivelle. C’était le genre d’équipement que l’on utilisait pendant la seconde guerre mondiale pour alimenter en électricité les radios qui servaient à communiquer avec les postes de commandement, sur les champs de bataille. Quand vous vous lancez dans une démarche de de genre, vous saisissez les idées là où elles viennent. J’avais entendu le bruit très particulier de ce générateur dans de vieilles séquences d’actualités en noir et blanc. Il m’a frappé et semblé absolument parfait pour WALL-E.
Parlez-nous des sonorités d’EVE, la droïde high-tech dont WALL-E tombe éperdument amoureux…
Elle est extrêmement sophistiquée. C’est vraiment une machine du lointain futur, complètement épurée. Elle flotte et ses différentes pièces sont jointes par une sorte de champ magnétique. J’ai donc essayé de lui donner des sonorités mystérieuses et magiques, plus éthérées. Il fallait que cela ressemble à une sorte de murmure musical un peu surnaturel, comme si elle fonctionnait par enchantement. Pour les différencier très nettement de ceux de WALL-E, la plupart des sons d’EVE ont été créés avec un synthétiseur. Une autre partie de notre travail a consisté à prendre connaissance des dernières technologies mises au point dans le domaine de la synthèse vocale. Pour vous en donner un exemple, la voix d’AUTO, qui est le pilote automatique du vaisseau, a été créée avec un programme qui vous permet de taper du texte sur un ordinateur et de le convertir ensuite en sons. Je disposais d’une version particulière de ce logiciel qui me permettait de transformer manuellement le son, et d’utiliser ma propre voix pour la mêler au résultat final. C’était un peu comme si je jouais d’un instrument extrêmement étrange. Ce que nous avons obtenu est un mélange de ma performance et de ce que l’ordinateur à généré.
Technologiquement, ce que vous avez fait là est très éloigné des méthodes que vous aviez mises au point pour le premier Star Wars, en 1977…
Oui, parce qu’à l’époque de ce premier film, nous étions encore dans un monde de sons analogiques et d’enregistrements mécaniques. Nous n’avions pas la même facilité pour copier/coller et faire toutes les manipulations sonores que permettent les ordinateurs aujourd’hui. On peut faire un travail beaucoup plus efficace à présent que l’on travaille en numérique, mais cela ne signifie pas pour autant que notre tâche est plus facile, parce que l’on met régulièrement la barre de plus en plus haut…Et les spectateurs sont aussi nettement plus exigeants, surtout ceux qui disposent d’un home theater chez eux, et qui vont ensuite acheter le DVD et réécouter ce que vous avez fait avec une extrême attention.
Si vous comptez à la fois les personnages et les effets ponctuels du film, savez-vous même approximativement combien de sons vous avez créés pour WALL-E ?
Oui : environ 2400, ce qui dépasse largement tout ce que j’ai fait auparavant pour un seul film, y compris les épisodes de Star Wars. Dans un Star Wars, il y a à peu près 1000 sons différents. Cela s’explique par le fait qu’il y a énormément de choses inhabituelles dans WALL-E : aucun personnage n’est conventionnel, et chacun d’entre eux dispose de dizaines de sons propres, qui sont associés à ses mouvements ou à sa voix.
Quel est le son que vous préférez dans le film ?
Ah, c’est une question piège…(rires) Si nous parlons simplement des voix, je dois avouer que je suis très content de celles de WALL-E et de EVE parce qu’elles sont de jolis mélanges de sources électroniques qui symbolisent leur état de machines, et d’expressions d’émotions.
Et quel est votre sentiment sur le film, à présent qu’il est achevé ? Avez-vous été impressionné par le résultat final ?
Enormément ! Ce qui est formidable à propos de WALL-E, c’est qu’il regorge d’idées nouvelles. Je ne crois pas qu’on ait fait un film comparable auparavant. C’est une histoire formidable, pleine de péripéties et d’aventures, mais c’est aussi un récit charmant et romantique. Une expérience émotionnelle et personnelle. Pour une fois, ce n’est pas une épopée de guerre dans l’espace, une lutte contre le mal ou une mission d’espionnage pour sauver le monde. J’espère que le public l’appréciera à sa juste valeur, parce que l’on voit énormément de films à l’ambiance sombre et destructrice en ce moment. Ils sont techniquement très bien faits, mais en fin de compte, ils ne vous apportent strictement rien. Ils peuvent même donner un sentiment de vide désagréable une fois que l’on sort de la salle. Personnellement, j’aime les films qui apportent de l’espoir, qui sont dignes, et qui vous élèvent, d’une manière ou d’une autre. WALL-E fait assurément partie de ces films-là.


















