Duel - La rencontre entre deux illustres conteurs, Steven Spielberg et Richard Matheson
Article TV du Vendredi 29 Avril 2016

Diffusé sur ABC en novembre 1971, Duel est un thriller de 74 minutes qui a permis à Steven Spielberg, alors âgé de 24 ans, de se faire remarquer par les responsables de l'industrie Hollywoodienne. Trois ans plus tard, le jeune cinéaste réalisera ainsi Sugarland Express, avant de s'attaquer aux Dents de la mer (1975). Acclamé par la critique et les téléspectateurs, Duel a par la suite bénéficié d'un remontage « L'imagination ironique et iconique de Richard Matheson a engendré des histoires de SF séminales », a déclaré Steven Spielberg lors du décès de l'écrivain. «Pour moi, son talent est digne de Ray Bradbury et Isaac Asimov. Lorsqu'il a écrit Duel, il a lancé ma carrière ». L'intense course-poursuite, dans le désert américain, entre un représentant de commerce et l'invisible chauffeur d'un antique poids-lourd, se prête parfaitement au jeu de l'adaptation cinématographique...

Par Pierre-Eric Salard



L'origine de Duel remonte au 22 novembre 1963. Alors qu'ils sont en train de jouer au golf en Californie, Richard Matheson et son ami, et écrivain, Jerry Sohn apprennent l'assassinat du Président des Etats-Unis, John F. Kennedy, à Dallas. Bouleversés par la nouvelle, ils décident d'abandonner le green et de rentrer immédiatement chez eux. Quelques instants plus tard, sur la route étroite qui surplombe l'étroit Grimes Canyon, le chauffeur, dont ils ne distinguent pas le visage, d'un camion en roue-libre leur colle au pare-chocs. Ce qui les oblige à se ranger d'urgence sur le bas-côté. Choqué mais toujours prompt à écouter son imagination, Richard Matheson s'empare d'une feuille de papier et note l'idée de ce qui deviendra ultérieurement Duel. Cette mésaventure automobile – qui évoque un thème cher à ses yeux, celui de l'individu isolé dans un monde dangereux - va ainsi s'émanciper sous la forme d'une nouvelle. Fréquent collaborateur de l'industrie télévisuelle (il a précédemment écrit seize scripts pour La quatrième dimension), l'auteur tente vainement de la faire adapter sous la forme d'un épisode de série avant de la proposer au magazine Playboy, dans lequel elle sera publiée en avril 1971. Rappelons que la mythique revue créée par Hugh Hefner ne propose pas que des photographies de femmes dénudées ; les lecteurs ont également pu y découvrir des textes de Ian Fleming, Arthur C. Clarke ou Chuck Palahniuk ! La secrétaire d'un certain Steven Spielberg est séduite par la nouvelle. Le futur cinéaste dispose alors d'un bureau au sein des studios Universal. En 1968, son ambitieux long-métrage amateur, Amblin', lui avait permis de se faire remarquer. Dès l'année suivante, NBC lui confiait la réalisation de l'un des trois segments de trente minutes (Eyes) composant le pilote de la série fantastique Night Gallery, initiée par le créateur de la Quatrième Dimension, Rod Serling - dont Steven Spielberg était un grand fan. Il réalise un épisode du drame médical Marcus Welby, M.D. , puis un segment de 90 minutes, LA. 2017, pour la série The Name of the Game. Steven Spielberg travaille ensuite sur plusieurs séries, dont The Psychiatrist , Owen Marshall: Counselor at Law et le premier véritable épisode de Columbo. Un responsable des studios Universal, Sidney Sheinberg, finit par lui proposer un contrat afin de rejoindre la division consacrée à la télévision de MCA/Universal et y réaliser quatre téléfilms. Universal lui confie donc une secrétaire, Nona Tyson, et un bureau où il peut développer ses propres idées. Le jour où sa secrétaire lui fait découvrir la nouvelle Duel, au printemps 1971, marque ainsi une étape cruciale de sa carrière. « Je m'attendais à ce qu'elle me soumette un texte issu de Vanity Fair ou de The New Yorker », se souvient-il. « J'ai donc été très surpris lorsqu'elle m'a remis le numéro d'avril du magazine Playboy ». Steven Spielberg est immédiatement séduit par cet atypique road-movie, un genre en pleine effervescence (Easy Rider est sorti en 1969) qu'il a déjà approché avec son court-métrage Amblin' (et qu'il retrouvera avec Sugerland Express). Malgré sa passion pour La quatrième dimension et l'œuvre de Richard Matheson, l'ambitieux réalisateur s'avère surpris par le contenu de la nouvelle. « Pour moi, l'aspect le plus terrifiant de l'histoire était le fait que ce chauffeur maniaque restait invisible. En le limitant à un bras agité par la fenêtre ou à une paire de bottes, Richard a brillamment fait du camion l'antagoniste du récit. Duel devient ainsi un réquisitoire contre les machines ». Il sait qu'il a déniché le sujet idéal pour mettre le pied à l'étrier. Or Richard Matheson a déjà adapté sa nouvelle sous la forme d'un scénario de téléfilm ! Afin que le parcours du protagoniste puisse paraître réaliste, l'auteur a lui-même pris le volant de sa voiture et réaliser un aller-retour dans le désert, de sa demeure à la ville de Ventura. Équipé d'un dictaphone, il a commenté tout ce qu'il voyait durant ce périple. La première mouture fut ainsi écrite d'une traite, dès que Richard Matheson eut terminé l'excursion ! Cette adaptation télévisée devant être diffusée au sein du programme du « film de la semaine » (Movie of the Week) du réseau ABC, Steven Spielberg s'empresse de contacter les producteurs. Et obtient le poste.

David contre Goliath

Pour jouer l'infortuné personnage principal, le bien-nommé David « Mann », le réalisateur insiste auprès des producteurs pour recruter Dennis Weaver, dont la prestation dans un film d'Orson Welles, La Soif du mal (1958), l'avait impressionné. Le mystérieux conducteur du camion est quant à lui « incarné » par un cascadeur et pilote émérite, Carey Loftin (Bullitt, French Connection). Trois exemplaires de la Plymouth Valiant rouge de 1970 (une couleur sélectionnée par Steven Spielberg afin que le véhicule soit aisément identifiable au sein des paysages désertiques) du héros sont utilisés. Le camion fou, lui, bénéficie d'un véritable casting. Si une demi-douzaine de semi-remorques est rassemblée sur un parking par le directeur artistique, un Peterbilt 281 de 1955 attire immédiatement le regard du metteur en scène. Contrairement aux autres motrices, plus récentes, le vieux camion dispose d'un long capot qui lui offre un air de visage menaçant. Le jeune réalisateur s'apprête à relever un véritable défi : il ne dispose que d'un budget de 375000 dollars et de dix jours de tournage. Afin de contourner le problème, il met au point une gigantesque fresque (qu'il installera sur les murs de sa chambre d’hôtel) reproduisant en détail une vue aérienne des routes californiennes. Cet astucieux procédé lui permet de prévoir l'emplacement des différentes caméras, mais aussi le déroulement de chaque cascade. Il pourra ainsi filmer simultanément plusieurs plans de la course-poursuite. Puis, en faisant rouler les véhicules dans la direction opposée, et en plaçant les caméras de l'autre côté de la route, les lieux de tournage pourront être recyclés sans que les téléspectateurs ne puissent s'en apercevoir ! Duel marque indéniablement le point culminant de la carrière de Steven Spielberg à la télévision : il utilise toutes les astuces qu'il a apprises en travaillant sur des projets dont les délais étaient aussi serrés que les budgets...



Tour de chauffe

Le tournage de Duel débute le 13 septembre 1970, au nord-est de Los Angeles. L'énergie tirée de son jeune âge, de son enthousiasme et de son ambition lui permet de respecter le planning – ou presque, puisque les prises de vues se concluront finalement au bout de treize jours. Cet emploi du temps précipité, couplé à l'impossibilité de visionner quotidiennement les rushes, provoque toutefois quelques erreurs. Ainsi Steven Spielberg est-il brièvement visible dans le reflet d'une cabine téléphonique, puis à l'arrière de la Plymouth Valiant (le plan sera recadré). Notons que pour réaliser le monologue intérieur d'un David Mann paranoïaque, Dennis Weaver a enregistré son texte avant la prise. L'acteur a ensuite pu baser son interprétation sur l'enregistrement, diffusé par un magnétophone. Lors de la dernière journée de tournage, le camion s’abîme finalement dans le Soledad Canyon. Le budget ne permettant pas de détruire un autre poids-lourd, Steven Spielberg ne dispose pas de seconde chance ; il tourne la scène à l'aide de nombreuses caméras. Mais la prise enregistrée par l'une d'entre-elles sera intégralement utilisée – la remorque y émergeant une dernière fois d'un épais nuage de poussière. Ce pur hasard fera le bonheur du cinéaste. Au moment où le camion plonge dans le ravin, il ajoutera d'ailleurs le son d'un cri de dinosaure ; cet effet sonore sera réutilisé quatre ans plus tard lors de l'implosion du requin des Dents de la mer. Steven Spielberg s'empresse de lancer la post-production du film, dont la diffusion est prévue deux mois plus tard. Il doit ainsi courir entre plusieurs monteurs, qui impriment leurs styles respectifs à certaines séquences clés. Le résultat est digne de l'énergie consacrée à ce projet ; Duel est salué par les téléspectateurs et reçoit l'Emmy Award du meilleur montage sonore. Le téléfilm obtient également une nomination au Golden Globe du meilleur téléfilm ! Souhaitant rebondir sur ce succès, les studios Universal décident d'exploiter Duel, à partir de 1972, dans les salles de cinéma européennes. Grâce à l'ajout de trois scènes, le téléfilm de 74 minutes devient un long-métrage d'une heure et demi. Steven Spielberg écrit et tourne ces nouvelles séquences (dont celles du bus scolaire et du passage à niveau). Le prologue est également allongé. En France, plus de 650000 spectateurs assistent à la naissance d'un metteur en scène et à l'intense course-poursuite menée par un chauffeur quasiment invisible. Le public européen apprécie cette expérience terrifiante, allant jusqu'à la qualifier - à la grande surprise du réalisateur – de « film d'auteur ésotérique » ! En 1973, le Grand Prix du Festival international du film fantastique d'Avoriaz lui est octroyé. Steven Spielberg n'a pas encore franchi les portes des plateaux de cinéma ; il est pourtant déjà salué par les cinéphiles. Avant d'exaucer ses rêves, il solde son contrat avec Universal TV en réalisant deux téléfilms, Something Evil (1972) et Savage (1973). Sugarland Express sera son premier véritable long-métrage – et sa première collaboration avec le compositeur John Williams. Un an plus tard, Les dents de la mer le propulseront définitivement sous les projecteurs. Le cinéaste n'oubliera jamais ce que sa carrière doit à Richard Matheson. Ainsi collaboreront ils à nouveau, dans les années 1980, pour La quatrième dimension : le film et la série Histoires fantastiques. Le plus récent Real Steel, produit par Steven Spielberg, est également tiré d'une nouvelle de l'écrivain. L'inquiétant Peterbilt 281, quant à lui, fera une dernière apparition dans un épisode de la première saison de la série L'Incroyable Hulk, Le camion fou, diffusé en avril 1978 sur CBS. De nombreux rushes de Duel y furent recyclés. Ce qui, selon Richard Matheson, ne fit guère plaisir à un certain virtuose de la caméra...



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