Semaine Star Wars - Entretien avec Rick McCallum, producteur de la prélogie
Article Cinéma du Vendredi 18 Decembre 2015

Producteur attitré de George Lucas pendant plus 15 ans, Rick McCallum raconte, dans cet entretien recueilli en 2010, sa collaboration au jour le jour avec le réalisateur George Lucas...

Propos recueillis et traduits par Pascal Pinteau

Souriant, courtois, lançant volontiers quelques phrases de bienvenue en Français, Rick McCallum ne ressemble pas au cliché du producteur Américain survolté. D’abord parce qu’il travaille loin de l’agitation d’Hollywood, dans le cadre exceptionnel du Skywalker Ranch, aux côtés de George Lucas, et ensuite parce qu’il n’utilise jamais la langue de bois ! Il a accepté d’évoquer pour nous sa collaboration au jour le jour avec « Mr Star Wars », et leurs nombreux projets communs.

Comment avez-vous rencontré George Lucas, il y a quinze ans, et comment avez-vous commencé à travailler ensemble sur le film Radioland Murders et sur la série télé Les aventures du jeune Indiana Jones ?

J’ai produit mon premier film à l’age de 25 ans. Il s’intitulait Pennies from Heaven et a été tourné aux USA. Ce film a été un tel désastre financier que j’ai dû déménager en Angleterre afin de pouvoir retrouver du travail dans l’industrie cinématographique. Je savais qu’après un flop pareil, je ne pourrai plus jamais produire de film en Amérique. Une fois installé en Angleterre, j’ai collaboré avec le scénariste Dennis Potter, et j’ai produit un petit film intitulé Dreamchild en 1984. Nous tournions aux studios Elstree, situés près de Londres. George Lucas produisait Retour à Oz, la suite du Magicien D’Oz, dans le même studio à ce moment-là. Un ami commun lui a fait visiter le petit plateau où nous tournions et nous a présenté l’un à l’autre. Nous avons bavardé et je me suis rendu compte alors que George aurait eu envie de se retrouver à notre place, sur une petite production, plutôt que de travailler sur l’énorme machine dont il avait la responsabilité. De notre côté, nous aurions eu envie d’avoir à notre disposition tout le matériel de prise de vie sophistiqué de son plateau : la steadycam, les grues, etc.. Au fil de notre discussion, je me suis rendu compte qu’en dépit du succès de Star Wars, George avait envie de produire des petits films indépendants, et de ne plus subir les pressions des gros studios avec lesquels il collaborait. Il a passé le reste de la journée sur notre plateau, comme pour y puiser un peu de calme. Nous sommes restés en contact par la suite et nous sommes revus à chacun de ses voyages en Angleterre. En 1989, il m’a invité à boire un verre et m’a parlé pour la première fois de son idée de produire une série télévisée consacrée aux aventures de jeunesse d’Indiana Jones. Il m’a proposé de travailler avec lui pour mettre le projet sur pied, et voilà comment tout à commencé !



La production de cette série a-t’elle été un bon moyen de vous préparer à produire la nouvelle trilogie de Star Wars ?

A cette époque, George avait déjà pris conscience que la manière de filmer et de produire des films allait changer de manière drastique grâce aux techniques numériques. Il avait le projet de tester de nouveaux moyens de production sur la série. Il voulait se démarquer de la manière dont les séries télé sont produites aux USA. Le format habituel est très rigide. On ne dispose que de 5 jours de tournage. Tourner à l’étranger ou en extérieurs est impossible, donc tout doit être filmé en studio. A la fin de la première saison, les acteurs ont la possibilité de renégocier leurs contrats à la hausse, ce qui fait augmenter à chaque fois le budget, jusqu’au point ou les séries finissent par mourir en dépit de leur succès, tout simplement parce qu’elles coûtent trop cher. Pour éviter cela, nous avons mis au point une organisation différente, et avons établi des contrats particuliers avec nos artistes. Chaque épisode était filmé en 15 jours, mais noue ne tournions qu’en Europe de l’Est, dans des pays où le coût de la main d’œuvre était peu élevé. Nous voyagions avec une équipe de base très réduite et nous nous sommes servis de ce modèle de travail plus tard, pour le tournage de la nouvelle trilogie de Star Wars. Nous avions mis au point une méthode particulière pour réaliser les 60 à 100 plans d’effets spéciaux qui apparaissaient dans chaque épisode. Un plan truqué, selon sa complexité, devait nous coûter au maximum de 100 à 500 dollars. Ce qui n’était rien par rapport aux tarifs habituels de l’industrie. A l’époque, tous les effets spéciaux se faisaient encore sur pellicule 35mm, avec des procédures optiques longues et compliquées. Il a donc fallu se débrouiller en demandant à des techniciens indépendants de travailler pour nous dans des studios de post-production pendant les heures de fermeture, entre minuit et six heures du matin. De cette manière, nous pouvions louer ces équipements techniques à bas prix et réaliser une grosse économie. Les techniciens nous facturaient également leurs prestations aux prix les plus bas. Nous avons conçu aussi le tout premier système expérimental de montage virtuel, qui s’appelait EditDroïd : au lieu d’utiliser des bouts de pellicule pour monter les épisodes, George assemblait des copies numérisées en vidéo des rushes. Par la suite, nous avons revendu le système à la société Avid, et cette invention est devenue l’équipement standard de montage virtuel dans le monde entier. Les effets sonores ont été réalisés aussi sur un système de montage numérique. C’est en utilisant toutes nos ressources techniques et toute notre débrouillardise que nous sommes parvenus à produire cette série qui donne l’impression d’avoir coûté dix fois plus cher que son coût réel. Nous avons voyagé dans plus de 40 pays pendant quatre ans. Le tournage de la première saison a duré 54 semaines sans interruption, avec une équipe de 15 réalisateurs qui se succédaient sur le plateau. Nous avons contacté des réalisateurs de cinéma en leur demandant de venir s’amuser avec nous pendant deux semaines à Prague, en Roumanie, ou en Bulgarie. Il nous arrivait même de ne tourner qu’une seule journée dans un lieu. A Paris, notamment, nous sommes arrivés par le train le matin, nous avons tourné toute la journée, puis sommes repartis le soir même à Prague ! Cette série a donc été un très bon entraînement pour préparer le tournage de la nouvelle trilogie de Star Wars, car nous savions déjà à l’époque que nous allions la financer nous-même, sans demander le moindre dollar à un studio. Il fallait inventer les astuces qui allaient nous permettre de créer pour un million de dollars ce qui aurait coûté deux millions de dollars partout ailleurs ! C’est ainsi que nous avons pu créer par la suite des épisodes de Star Wars qui ont coûté 100 millions de dollars, mais qui sont plus riches visuellement que la plupart des films Hollywoodiens qui coûtent plus du double.

Les éditions spéciales des épisodes 4, 5 et 6 de Star Wars vous ont donné aussi la possibilité de développer de nouvelles techniques d’effets numériques…

Vous savez, aussi absurde que cela puisse paraître, au début, George s’est rendu compte qu’il n’aurait pas les moyens de faire appel à I.L.M. (son studio d’effets spéciaux) pour réaliser les trucages de la nouvelle trilogie ! I.L.M. était trop cher pour lui ! L’expérience de la série Les aventures du jeune Indiana Jones nous avait appris que nous pouvions demander à des artistes indépendants très doués de réaliser des effets numériques sur Macintosh, et que le résultat passait très bien à la télé. Quand nous avons acquis un peu d’expérience dans le domaine des effets numériques, George s’est dit qu’il était temps d’appliquer ce que nous avions appris aux productions de cinéma. Il est allé voir les dirigeants d’I.L.M. et leur a dit « Je vous donne six mois pour vous adapter aux techniques numériques. Si vous n’y arrivez pas, j’arrête la société. » Évidemment , ça a été un choc pour eux, mais un choc salutaire. I.L.M. a sauté le pas et s’est adapté aux procédures numériques.

Ce que vous nous révélez là est plutôt surprenant. On a tendance à croire que le succès de Star Wars a permis à George Lucas d’avoir des moyens illimités et donc, de monter facilement n’importe quel projet…

Non, la réalité est plus complexe que cela. Ce sont souvent des contraintes économiques ou des hasards qui nous font faire des progrès majeurs. Jurassic Park en est un bon exemple. Steven Spielberg n’arrivait pas à obtenir ce qu’il voulait des dinosaures mécaniques qu’il avait sur son plateau. Ils ne pouvaient ni courir, ni marcher de manière convaincante. Deux techniciens de chez nous ont réalisé une animation 3D très sommaire de dinosaures en train de marcher, en dehors de leurs heures de travail, parce qu’ils avaient entendu parler des problèmes survenus sur le tournage du film. Un des superviseurs d’I.L.M. a montré cette séquence à Steven, en lui précisant bien que ce n’était qu’un test, et Steven a aussitôt compris que cette technique allait le tirer d’un mauvais pas. En tout, il n’y a que sept minutes et demie d’images de synthèse de dinosaures dans le premier Jurassic Park, mais ces séquences ont permis de sauver le film. A partir du moment où nous avons pu réaliser des créatures hyperréalistes en 3D, nous nous sommes rendu compte que nous pouvions peut-être envisager de lancer la préparation des épisodes 1,2 et 3 de Star Wars. Mais nous avions encore beaucoup de problèmes à régler, notamment des problèmes de coût. Les scènes d’action que George avait prévu pour l’épisode 1 étaient extrêmement complexes. Nous ne voulions pas nous retrouver dans une situation comme celle de la production de Titanic (1997) qui avait été estimée à 100 millions de dollars, et avait fini par en coûter plus de 260 ! Les 400 plans d’effets spéciaux de Titanic avaient coûté 15 millions de dollars. Pour réaliser l’épisode 1 de Star Wars, nous avions besoin de 2200 plans truqués, ce qui aurait dû coûter plus de 200 millions de dollars, rien que pour les effets spéciaux ! Nous avions donc un sérieux problème à résoudre… Quand la Fox nous a demandé de restaurer les épisodes 4, 5 et 6, à l’occasion du 20ème anniversaire de Star Wars, nous avons saisi cette occasion pour réaliser aussi de nouveaux effets numériques, afin d’insérer dans ces films des plans auxquels George avait dû renoncer à l’époque. Nous avons mis au point de nouvelles techniques de travail : plutôt que d’utiliser des ordinateurs haut de gamme surpuissants et hors de prix, nous nous sommes servis de dizaines d’ordinateurs domestiques mis en série pour calculer nos images de synthèse. Cette approche nous a permis d’économiser beaucoup d’argent tout en obtenant un résultat irréprochable. Quand nous sommes arrivés à ce point-là, nous avons su que nous avions la possibilité de réaliser les épisodes 1, 2 et 3.



Vous souvenez-vous du moment précis où George Lucas vous a annoncé qu’il souhaitait écrire et réaliser une nouvelle trilogie de Star Wars ?

Nous en avions déjà parlé en 1991, puis nous avons essayé d’établir un pré-budget pour les trois films en 1992. Mais George ne m’a jamais dit une chose du genre « Veux-tu produire la nouvelle trilogie de Star Wars ? ». Ça n’est pas sa façon de travailler. Il évoque un projet, puis y réfléchit longuement de son côté, mais il ne vous propose pas tout de suite de signer un contrat et de vous mettre au travail. Un beau jour, il vous dit « Hé, on ferait bien de se mettre à travailler sur Star Wars ! » et c’est comme ça que les choses commencent.

Comment vous êtes-vous préparé à gérer un travail aussi énorme que la production de cette nouvelle trilogie ?

Je me suis mis à boire et à fumer plus que d’habitude ! (rires) J’étais enthousiasmé par ce travail, bien sûr, mais je savais qu’il allait falloir régler beaucoup de problèmes avant de planifier le tournage. Nous n’avions aucun idée de la manière dont nous allions réaliser 500 des 2200 plans truqués dont je vous parlais auparavant. Nous savions que nous disposions de trois ans pour réaliser le film, mais le jour où nous avons commencé à tourner, je peux vous assurer que nous ne savions pas comment nous allions compléter une bonne partie des plans d’effets spéciaux. La Fox nous avait déjà fixé une date de sortie pour le film, nous disposions d’une très bonne équipe technique, et nous nous sommes jetés à l’eau. En un sens, c’était un peu comme si nous construisions un gratte-ciel, sans savoir si ses fondations allaient être assez solides pour le supporter ! Après en avoir perdu le sommeil pendant des mois, nous avons trouvé des solutions, et résolu nos problèmes les uns après les autres.

Pourriez-vous décrire votre collaboration au jour le jour avec George Lucas, sur le tournage de la nouvelle trilogie ?

Ce que George attendait de moi, c’était de lui fournir les meilleures équipes, de lui permettre de travailler dans les meilleurs environnements, et de mettre à sa disposition, sur le plateau, tout ce qu’il avait imaginé au moment de la conception de ses films. Dans le cinéma, on ne peut pas imaginer d’autre relation que celle-là. J’ai souvent entendu des producteurs Français raconter qu’ils étaient créatifs, et participaient à la conception des films qu’ils produisaient, mais ce sont des conneries ! Le seul maître à bord, sur un plateau, ce doit être le réalisateur. Le producteur est entièrement à son service. La production d’une série télé, en revanche, est complètement différente. C’est un médium de producteur. C’est lui qui crée le concept de la série et en assure la continuité. Les réalisateurs viennent tourner un épisode, puis s’en vont. Ils ne reviennent qu’au moment où l’épisode a été pré-monté, pour donner leur accord sur le montage final. Pour revenir à Star Wars, George est le concepteur et le créateur de cet univers. Il en connaît les moindres détails, et c’est à moi qu’incombe la tâche de lui permettre de s’exprimer pleinement pendant un tournage.

Comment parvenez-vous à régler l’avalanche de problèmes qui surgissent au cours du tournage, pour permettre à George Lucas de se concentrer uniquement sur la réalisation ?

Il faut régler d’abord les problèmes les plus complexes et les plus urgents, et laisser de côté ceux qui pourront être réglés plus tard. Mais malgré votre bonne volonté, il arrive quelquefois que vous n’arriviez pas à surmonter tous les problèmes. Lorsqu’une difficulté subsiste en dépit des efforts que vous avez déployés, George vous fait suffisamment confiance pour accepter de modifier ses plans. Mais il le fait parce qu’il sait que vous avez épuisé toutes les autres options auparavant. Un bon réalisateur réagit toujours comme cela vis à vis de son producteur, lorsqu’il sait qu’il a déployé tous les efforts qu’il devait déployer. Il m’est souvent arrivé de devoir dire à George « Ecoute, on va devoir changer nos plans » sans qu’il n’en prenne ombrage. Par contre, si un réalisateur se trouve face à un producteur qui panique devant des problèmes, qui n’essaie pas d’aller au fond des choses pour les résoudre, ou qui veut imposer ses propres idées créatrices, la relation tourne court.

Lorsque vous songez à votre carrière, de quoi êtes-vous le plus fier ?

Vous savez, il nous a fallu travailler pendant plus de douze ans pour perfectionner tout le processus de réalisation des effets spéciaux numériques. En 1994, quand nous avons songé à ce projet, il fallait tourner en 35mm, puis scanner les images sur pellicule pour pouvoir les retravailler numériquement. Quand les trucages étaient terminés, il fallait réimprimer les images sur pellicule grâce à des faisceaux laser colorés. C’était un travail énorme. Pour chaque film, cette étape de scanning coûtait à elle seule de deux à trois millions de dollars. J’ai dit à George que je trouvais ça ridicule et que nous devrions trouver un moyen de tourner directement en numérique pour simplifier les choses et réaliser une grosse économie. A cette époque, Sony venait de mettre au point sa caméra Betacam, qui était principalement utilisée par les équipes des informations télévisées. Nous avons acheté une de ces caméras à l’occasion du tournage d’un documentaire. En filmant avec de bons éclairages, nous avons été frappé de constater que cette caméra pouvait restituer des couleurs aussi fidèlement que l’aurait fait une caméra 35mm. Le problème évidemment, c’était que l’enregistrement se faisait sur bande magnétique. Il fallait trouver un moyen de le transférer sur pellicule. Il fallait aussi augmenter énormément la résolution de l’image. Je me suis souvenu d’avoir assisté à une démonstration de video haute définition à Londres en 1980. A l’époque, la caméra utilisée était énorme, presque de la taille d’une pièce ! J’ai appelé Sony pour leur demander où ils en étaient du développement de leur caméra haute définition. Ils m’ont répondu qu’ils n’avaient pas beaucoup avancé dessus. Je leur ai proposé de construire un prototype en leur promettant que nous l’utiliserions pendant le tournage de l’épisode 1 de Star Wars. Sony s’est donc mis au travail, mais pendant que la caméra était en cours de construction, je n’arrivais pas à trouver quelqu’un qui puisse fabriquer des objectifs adaptés à cet appareil ! Il a fallu que j’engage un fabricant d’optiques de caméra et que je lui confie cette mission. Il a fallu trouver aussi une solution pour stocker le montage du film, car à l’époque, les cassettes haute définition les plus longues ne duraient que deux heures, alors que l’épisode 1 durait deux heures et demie ! J’ai donc engagé un informaticien qui a fabriqué sur mesure un disque dur énorme capable de stocker tout le film ! Ensuite, il nous a fallu construire sur mesure un projecteur numérique haute définition pour visionner les rushes sur grand écran, etc, etc…Donc, en l’espace de 4 à 5 ans, nous nous sommes constitués un équipement numérique complet, en faisant appel a des prestataires indépendants de l’industrie cinématographique. C’était un vrai défi. Ce n’est qu’au moment où nous avons commencé à tourner l’épisode 2 que nous avons pu disposer de l’intégralité de la panoplie « haute définition », ce dont j’ai été très fier. Depuis, avec l’épisode 3, nous sommes passés à un niveau bien supérieur dans la sophistication des matériels et des effets spéciaux. Nous n’avons pas encore gagné la bataille du numérique dans le monde du cinéma, car le nombre de salles équipées de projecteurs numériques est encore très réduit, particulièrement en France, d’ailleurs. Je crois me souvenir que le président de l’association des propriétaires Français de salles de cinéma a déclaré un jour qu’il ferait tout ce qu’il est possible de faire pour s’opposer à la projection numérique !

C’est d’autant plus navrant que le report sur pellicule d’un film 100% numérique ne permet pas de restituer pleinement le travail que vos équipes ont accompli...

Exactement ! Le paradoxe de cette situation, c’est que la plupart des gens qui sont équipés en DVD en France et dans le reste de l’Europe peuvent voir sur leur écran une copie plus proche du film original que ce qu’ils voient sur support 35mm en salles !

Sans oublier la qualité de reproduction sonore...

Oui, dans la plupart des salles, les équipements sonores sont moins bons que la stéréo dont les gens disposent dans leurs voitures ! (rires) C’est tragique ! Paris est probablement l’une des capitales du monde où l’on peut voir le plus de films intéressants de toutes origines. Je vis à San Francisco, et je peux vous dire qu’il est impossible d’avoir accès à des films étrangers ou anciens. Aux USA, nous perdons environ 15% de spectateurs par an, en grande partie à cause de la vétusté des équipements des salles de cinéma. Il y a peu de temps, nous sommes allés dans un des multiplex les plus connus de San Francisco : les haut-parleurs de son « surround » ne fonctionnaient même pas ! Et le billet était vendu dix dollars ! Quand on pense au mal que se donnent les ingénieurs du son, puis les créateurs des ambiances sonores, pendant des mois, il y a de quoi devenir fou de rage. Leur travail est littéralement jeté à la poubelle. Et on se moque complètement du public.

Revenons à votre collaboration avec George Lucas. Vous demande-t’il votre opinion ou d’éventuels conseils à propos de son travail ?

Oui. Il lui arrive souvent de le faire. Mais lorsqu’il vous pose une question, il vaut mieux avoir réfléchi à un argument solide avant de répondre. Dans ce cas, il écoute ce que vous lui dites, et s’il est convaincu que vous avez raison, il n’aura aucun mal à abandonner son idée. Il a tendance à être un peu moins ouvert aux suggestions qui concernent l’univers de Star Wars, car c’est vraiment un monde très personnel, qu’il a mis des dizaines d’années à construire. Il est le seul à en avoir une vision globale et détaillée, à en connaître tous les secrets, à maîtriser les destinées de tous les personnages. George a également la capacité de savoir s’adresser à tous les publics. Comme Steven Spielberg, George a atteint un niveau de réussite professionnelle exceptionnel. Il est devenu extrêmement riche et ne vit pas dans les mêmes sphères que vous et moi, mais comme Steven, il continue à percevoir le monde comme il est vraiment. Il n’est pas en décalage avec la réalité, et c’est tout à fait exceptionnel. Il est toujours capable de voir le monde comme le ferait un enfant de neuf ans. D’ailleurs, vous remarquerez que dans la plupart des film de George et de Steven, la caméra est souvent placée à la hauteur du regard d’un enfant.

En visitant le Skywalker ranch, et particulièrement la maison principale, où se trouve le bureau de George Lucas et le vôtre, j’ai été frappé de constater qu’il y règne une atmosphère très plaisante. On sent que la passion du cinéma habite ces murs et que les gens qui y travaillent ne sont pas blasés...

C’est bien la raison pour laquelle nous nous sommes installés si loin d’Hollywood. La relation que nous avons avec Fox est la suivante : quand un film de Star Wars est terminé, je les appelle pour leur dire que la copie numérique est prête, et qu’ils peuvent venir la chercher. Et c’est tout ! J’aime beaucoup les dirigeants de Fox, mais je ne me plains pas d’échapper à la politique des studios et aux relations de travail qui ne sont basées que sur le désir de s’enrichir.



Quels sont les moments les plus forts que vous retenez du tournage de la nouvelle trilogie ?

Le moment le plus intense a certainement été le tournage de la scène au cours de laquelle Anakin devient Dark Vador. Nous nous trouvions en Australie, à Sydney, et nous avions passé du temps à adapter le costume de Vador aux mensurations d’Hayden Christiansen, qui est plus petit que l’acteur qui portait cette tenue autrefois. Ce n’était qu’une séquence assez courte, dans un décor de petite taille. J’avais calé ce tournage un vendredi en fin de journée. Vers 15h00, je suis allé cherché Hayden avec une petite voiture électrique, car il avait du mal à marcher avec ses bottes dans lesquelles on avait inséré des talonnettes. Quand nous sommes revenus sur le plateau, il y avait mille personnes qui attendaient devant la porte : des gens de l’équipe, des fournisseurs, du personnel du studio. Ils avaient à peu près une trentaine d’années et l’on sentait qu’ils avaient tous vu Star Wars lorsqu’ils étaient enfants, et qu’ils ne voulaient pas rater le tournage de cette fameuse scène. J’imagine même que certains d’entre eux avaient dû avoir envie de faire du cinéma précisément à cause de Star Wars ! C’était un moment particulier, parce qu’il s’agissait d’une des dernières scènes du film, et donc de la fin d’une collaboration qui durait depuis presque une quinzaine d’années. Lorsque Hayden est descendu de la voiture, tout le monde l’a observé en silence. Nous sommes entrés sur le plateau, et contrairement à l’habitude, j’ai laissé tous ces gens entrer, en leur demandant de ne faire aucun bruit. Nous avions enregistré auparavant les répliques de Dark Vador dont la voix Anglaise est celle de James Earl Jones. Nous avons filmé la fameuse scène où le costume de Vador se referme à jamais sur Anakin, et où le lit sur lequel il est allongé se relève pour révéler sa silhouette. Il régnait un tel silence qu’on aurait entendu une plume tomber. George a dit « Coupez », et tout le monde est devenu absolument cinglé ! Il y a eu des cris de joie, des applaudissements qui n’en finissaient pas. Tout le monde est venu toucher Hayden, lui serrer la main, dire un mot gentil à George et à moi. C’était extrêmement touchant. Comme je me doutais un peu de ce qui allait arriver, j’avais fait livrer une bonne cargaison de bouteilles de bière et la soirée s’est prolongée jusqu’à quatre heures du matin ! C’était extraordinaire.

Avez-vous senti que George Lucas est devenu plus détendu, plus serein, maintenant qu’il a enfin achevé la saga ébauchée il y a presque trente ans ?

Pour George, Star Wars a été à la fois une bénédiction et une malédiction. L’un de ses meilleurs amis de l’époque, Francis Ford Coppola, l’avait mis au défi de réaliser un film commercial, alors que George n’avait réalisé que des films expérimentaux jusque là, puis American Graffiti , qui était devenu le film indépendant le plus rentable de toute l’histoire du cinéma. L’énorme succès de Star Wars lui a permis de construire un empire et de devenir totalement indépendant d’Hollywood, mais ce projet a aussi dévoré sa vie pendant trente ans. Mais depuis que la saga est terminée, je l’ai vu se détendre. Après avoir essuyé beaucoup de critiques des spectateurs adultes sur les épisodes 1 et 2, il a décidé de faire régner la paix dans la galaxie en signant un troisième épisode beaucoup plus sombre, qui allait plaire aussi aux adultes, fans de la première heure ! Leurs réactions enthousiastes lui ont apporté beaucoup de satisfaction.



Vous collaborez en ce moment sur le nouveau projet de George Lucas, qui s’intitule Red Tails. Ce sera, je crois, l’histoire de la seule escadrille de l’armée de l’air Américaine de la seconde guerre mondiale qui ne comptait que des pilotes noirs...

Oui. C’était une période extrêmement bizarre de l’histoire Américaine…cela dit, avec le gouvernement Bush, nous vivons encore des situations invraisemblables tous les jours ! Pour revenir au contexte de cette histoire, tout a commencé pendant la seconde guerre mondiale, lorsque des jeunes noirs qui sortaient du lycée ont cherché à suivre une formation de pilotes de combat. L’armée était si raciste à l’époque qu’il était communément admis que les noirs étaient non seulement inférieurs aux blancs, mais qu’en plus, ils ne disposaient pas de capacité intellectuelles suffisantes pour pouvoir devenir pilotes d’avion ! Ces pratiques honteuses ont cessé le jour où Eleanor Roosevelt, l’épouse du président, a insisté personnellement auprès de l’armée pour qu’une escadrille uniquement composée de pilotes noirs soit fondée dans le Sud. Au même moment, l’armée menait aussi une expérience sur la syphillis. Ils avaient assemblé deux groupes de patients : d’un côté 500 blancs atteints de la syphillis, que l’on soignait avec des médicaments expérimentaux, et de l’autre, 500 malades noirs auxquels on ne donnait que des placebos, afin d’étudier la manière dont le mal les rongeait et les faisait mourir !

Affligeant !

Oui, et figurez-vous que cette expérience sur la syphillis s’est prolongée jusqu’en 1972 ! Mais pour revenir aux pilotes, les généraux de l’armée de l’air qui s’étaient opposés à l’idée de l’escadrille composée de pilotes noirs ont été forcés de changer d’avis en voyant toutes les pertes que subissaient leurs troupes. Ils ont tellement eu besoin de pilotes qu’ils ont fini par valider la proposition d’Eleanor Roosevelt. L’escadrille a été transférée en Tunisie, puis en Italie, et est devenue l’une des plus efficaces de toute la seconde guerre mondiale. Elle a été l’une des premières à bombarder Berlin. C’est vraiment une histoire incroyable. Cette escadrille est celle qui a subi le moins de pertes pendant la guerre, parce que ses pilotes ne cherchaient pas à briller ni à se mettre en avant, mais simplement à attaquer l’ennemi le plus efficacement possible.

Quand j’ai visité la maison principale, j’ai pu entendre la voix de l’un de ces pilotes retentir derrière les portes d’une salle. J’imagine que les entendre raconter leur histoire a dû être un moment extrêmement émouvant pour vous et pour George Lucas...

Oui, c’était poignant. Nous avons invité quinze de ces vétérans à venir témoigner. Tout a été filmé et servira aussi à réaliser un documentaire qui leur sera dédié. Bien sûr, nous avons été aussi indigné d’apprendre à quel point notre pays avait pu mal se comporter envers eux. Il m’arrive de penser que rien n’a changé depuis…Vous savez, ici, personne ne pensait que Bush serait réélu. Tous les jours, on se réveille choqué de constater que ce cauchemar est bien réel, que notre pays a bel et bien voté de la manière la plus bête qui soit. Et l’on voit les conséquences de ce choix dans la débâcle de l’organisation des secours, à la Nouvelle Orleans. Mieux vaut ne pas être un citoyen pauvre et noir quand on a Bush pour président…

Est-ce aussi pour réveiller les consciences, et pour permettre aux Américains encore inconscients de cette réalité, que George Lucas a choisi ce sujet ?

Absolument ! Cette histoire sera d’abord une aventure humaine, capable de toucher tout le monde, et peut-être même d’émouvoir les gens qui ont encore des préjugés.

Revenons à Star Wars : George Lucas a annoncé qu’il allait produire une série télé qui lui permettrait d’explorer encore cet univers. Va-t’on retrouver des personnages connus comme points de repères, comme les robots R2D2 et C3PO, ou des créatures comme Chewbacca ?

Pour l’instant, je crois que George a surtout envie de se concentrer sur de nouveaux personnages. L’action se déroulera entre les épisodes 3 et 4 , c’est à dire cette pérode de 20 ans pendant laquelle Luke Skywalker grandit. Pour l’instant, nous n’en sommes qu’aux prémices. Je suis en train de rencontrer des scénaristes pour former l’équipe qui va écrire tout ça sous la direction de George. Mais je peux déjà vous dire que la série sera focalisée sur les conflits de personnages, et aura une ambiance assez sombre. Il y aura aussi beaucoup d’effets spéciaux et de créatures 3D, car nous avons l’intention de créer une série d’un niveau de sophistication encore jamais vu à la télé. Nous allons reprendre la même démarche que celle des aventures du jeune Indiana Jones et proposer des mini-films, produits pour une fraction du coût habituel d’une série télé à grand spectacle. C’est une étape importante pour nous, car le cinéma ne peut plus être notre marché principal. Aujourd’hui, quand les gens finissent leurs études et se marient, ils s’endettent pour acheter une maison et ne sortent plus, pour faire des économies. Ils utilisent leurs cartes de crédit pour s’acheter un écran plasma et regardent les films sur DVD. Ce phénomène se reproduit partout dans le monde et fait diminuer inexorablement le nombre d’entrées dans les salles de cinéma.

Vous avez lancé une nouvelle série d’animation Star Wars, après le grand succès remporté par Clone Wars...

Nous avons créé un nouveau studio d’animation 3D à Singapour, qui compte une cinquantaine d’employés. Et Rob Coleman, qui a animé toutes les créatures de la nouvelle trilogie, réalise plusieurs épisodes de cette série réalisée en images de synthèse. Depuis que nous avons lancé ce projet, George a aussi eu l’idée de produire une comédie musicale animée, qui sera un long métrage. On ne peut plus l’arrêter !

Pour conclure, je voudrais vous poser une question que les nombreux fans de l’attraction Star Tours de Disneyland se posent: cette attraction a été créée il y a 18 ans, et aujourd’hui, elle ne représente plus la pointe de la technologie. Je sais que George Lucas souhaite la rénover, mais que l’ancienne direction de Disney faisait la sourde oreille. Maintenant que Michael Eisner a quitté son poste de PDG, pour être remplacé par Bob Iger, qu’en est-il ?

Un excellent livre intitulé Disney War vous permettrait de comprendre les dessous de cette affaire, mais aussi de voir comment les studios Hollywoodiens fonctionnent en coulisse. En toute franchise, je dois dire que Michael Eisner est l’un des individus les plus arrogants, les plus brutaux et les plus désagréables que j’aie jamais eu l’occasion de côtoyer. Son ego démesuré l’a aveuglé à un tel point qu’il était devenu incapable de prendre des décisions de simple bon sens. Tout ce qui comptait, c’était le profit à court terme, quitte à sacrifier la qualité des produits proposés au public. Satisfaire les actionnaires, quitte à utiliser des moyens artificiels pour gonfler les profits, voilà tout ce qui comptait aux yeux d’Eisner. Ça fait quinze ans que George propose à Disney de remplacer le film et les équipements de l’attraction. Quinze ans qu’il se heurte à une porte close. Et vous savez quel serait le coût de la réalisation d’un nouveau film ? Deux millions de dollars, c’est tout. Une bagatelle par rapport au coût d’une nouvelle attraction (NDLR : le budget d’une attraction Disney varie entre 50 et 120 millions de dollars). Mais Eisner s’en foutait royalement, parce qu’au fond, il se moquait du public. Tout ce qui comptait, c’était son ego et les profits dont il pouvait se vanter au cours des réunions d’actionnaires. Il suffit de voir les économies réalisées sur l’entretien des parcs : les choses commencent à s’arranger maintenant, mais pendant une bonne dizaine d’années, le Disneyland de Californie, dans lequel je me suis souvent rendu avec mes enfants, a été laissé en piètre état. La peinture s’écaillait sur les décors, certains accessoires cassés n’étaient pas réparés, bref, ça n’avait plus rien à avoir avec le Disneyland étincelant, propre comme un sou neuf de la vision originale de Walt Disney. J’espère que Bob Iger, le nouveau PDG, saura mieux respecter le public, et que nous pourrons enfin proposer aux visiteurs la nouvelle version de Star Tours à laquelle nous songeons depuis si longtemps !

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