Entretien inédit avec Thierry Mugler – Seconde partie
Article Spectacles du Mercredi 29 Decembre 2010

[Retrouvez la première partie de cet entretien]


Installé à New York, la légende de la mode qu’est Thierry Mugler a accepté d’évoquer sa carrière, sa collaboration avec le cirque du Soleil sur l’étonnant show Zumanity présenté à Las Vegas., et sa passion pour la pop culture et les comics de superhéros qui lui ont inspiré l’un de ses parfums, B Men, tandis que l’étonnant Alien est emprunt de mystère cosmique…ESI est très heureux de vous présenter cet entretien totalement inédit avec l’un des plus grands créateurs français, réalisé il y a quelques années à New York.

Propos recueillis par Pascal Pinteau

Le numéro de Zumanity consacré au vent, avec cette danseuse à la très longue chevelure, est particulièrement beau…

Ça me touche beaucoup que vous me disiez cela, car c’est justement un des numéros que j’ai sauvé. Au départ, nous voulions faire un numéro de danse Flamenco avec deux filles. J’ai essayé d’éliminer le plus possible l’aspect technique pour ne garder que la beauté et l’hommage au talent de ces merveilleuses artistes. Je ne voulais garder que le côté tellurique du Flamenco, ce rapport de force avec la terre, et cette espèce de violence physique, cette passion. La première chorégraphe du cirque ne comprenait pas vraiment ce que je voulais. Elle est partie, puis quelqu’un a trouvé l’idée du vent, à laquelle j’ai adhéré tout de suite. Puis l’une des deux filles a voulu partir, et le cirque a décidé d’annuler le numéro. Je les ai convaincu de le garder et de chercher une autre artiste. Nous avons trouvé une mexicaine à la longue chevelure et à la beauté incroyable. Quand je l’ai vue, j’ai tout de suite pensé à prolonger sa chevelure noire sur le reste du costume, pour que tout s’envole au moment où la fille danse sur la grille, au-dessus de cette énorme soufflerie. J’aurais aimé que les gens sentent davantage le vent, sur leurs fauteuils. On avait même imaginé de diffuser des odeurs et de créer un parfum Zumanity !



Dans lequel vous seriez impliqué ?

Non, parce que je suis concentré sur Thierry Mugler Parfums, mais je pense que cela aurait été une bonne idée pour le cirque.

Avez-vous craint de brouiller votre image en travaillant sur Zumanity ?

Non. D’abord parce que je ne me considère pas seulement comment un créateur de mode et de parfums, mais aussi comme un « amuseur public », un créateur tout court. Vous savez, nous sommes la seule maison au monde qui ait réussi à s’imposer sans le soutien de « Vogue » aux USA. Justement parce que nous n’avons jamais voulu lécher les bottes de quiconque. Alors, mon image de marque, vous savez…(rires)

Qu’est ce qui vous a permis d’avoir la liberté de vous lancer dans cette aventure, alors que d’autres créateurs sont visiblement plus « formatés », plus prisonniers de leur propre marque ?

Parce que j’ai toujours été libre. C’est ce que le public a aimé chez Thierry Mugler, ce panache, cette façon que l’on avait de décaler les défilés de mode, de les mettre dans un contexte beaucoup plus humain, plus spectaculaire. On ne voulait pas uniquement faire la mode qui devait se vendre. Je considère que j’ai toujours fait du spectacle. Quand les choses sont devenues trop « corporate », nous avons pris la décision de fermer la maison de couture. A cause de ces diktats. C’est pour cela que la mode ne se renouvelle pas. Parce qu’il faut fournir tellement que la véritable création en devient presque impossible. On n’a plus de recul ni de vraie sincérité. A peine avez-vous terminé un défilé qu’il faut préparer le suivant. C’est du business. Moi, j’ai été attiré par le côté expressif et artistique de la mode, plus que par le business. Il se trouve que les gens ont adhéré parce que j’ai créé une mode qui les mettait en valeur, et qui a ouvert des portes à énormément d’autres créateurs. Et inspiré directement certains. Très souvent, les gens ne se rendent même pas compte que certaines inspirations viennent de la maison Mugler. Et pourtant, nous en avons des preuves tangibles. Mais au fond, cela n’a pas d’importance...

Vous souvenez-vous de certains moments amusants de la création de  Zumanity ?

Au début, malgré l’insistance du Cirque, je n’avais pas vraiment envie de me lancer dans cette aventure. Pas envie de passer des mois à Montréal, dans le centre de formation du cirque, puis encore des mois à Las Vegas. Mais après avoir participé au casting, je me suis pris d’affection pour tous ces artistes formidables. Je me suis amusé à provoquer un peu des gamines de 18 ans, qui avaient jusque-là suivi une formation très austère, très technique, en leur proposant de faire de l’acrobatie les seins nus, juchées sur des talons hauts ! Au début, elles hésitaient, et je leur disais « Eh bien si, tu peux le faire ! », et quand elles se lançaient, elles étaient soudain libérées et très reconnaissantes d’avoir osé franchir le pas. Le lendemain, elles se promenaient très à l’aise dans les coulisses avec leurs nouvelles tenues. Même chose pour les garçons, qui finalement, étaient très à l’aise avec les corsets et les talons hauts dont je les affublais. Et tous, filles et garçons, m’ont adoré et m’ont remercié.



C’est justement une tradition du Cirque, de bousculer les gens qui ont été formatés par une discipline pour leur révéler des possibilités dont ils n’avaient pas idée…

Oui, mais ils ont besoin de les formater « Cirque du Soleil », alors que dans Zumanity, les artistes sont davantage eux-mêmes.

Verra-t’on un jour Zumanity ailleurs qu’à Las Vegas ?

Le cirque a des envies dans ce sens, oui. Ce ne sera pas Zumanity, mais peut-être un spectacle de ce genre. J’ai, personnellement, envie de faire aboutir des projets que je développe depuis 20 ans, avec Joey Arias, et qui mêleraient concert, revue, cabaret, qui tournerait partout dans le monde. Le spectacle est écrit. On va bientôt le proposer à différentes productions. J’ai déjà des offres dans différents pays – notamment du cirque du soleil – mais maintenant, on va voir avec qui on fait affaire et comme ça va se passer.

Que pouvez-vous nous dire sur votre parfum Alien  ?

Ce parfum féminin est en quelque sorte le concurrent d’Angel. J’y ai pensé pendant sept ans et nous avons travaillé dessus pendant quatre ans. Je dois dire que c’était un projet magnifique, extrêmement fort. Nous sommes restés dans un univers de sublimation, de mythologie. Quand j’ai créé Angel, je m’étais fixé comme objectif de créer un nouveau classique. Nous sommes restés dans cette veine-là, de très grande qualité, mais différente. Dans le domaine de la photo, je vais bientôt terminer mon recueil de photo sur New York, et puis m’attaquer à Sin and Sierra, le livre qui montrera les créatures de Zumanity dans les décors urbains et naturels de Las Vegas. On passera de la super-jungle de néons de la ville du pêché (sin city) à la pureté du désert. Il y a un troisième projet photo « Unpublished Mugler », qui compilera mes clichés non parus, faute d’avoir eu le temps de les trier.



Qu’est-ce qui vous manque de Paris quand vous êtes à New York et qu’est-ce qui vous manque de New York quand vous êtes à Paris ?

Mes amis.

Mais au-delà de cet aspect affectif ?

Ce qui me manque de New York quand je suis ailleurs, c’est l’efficacité de cette ville. Je le sens toutes les minutes de la journée quand je suis dans une autre ville Européenne. C’est la facilité, l’efficacité qui prime. On évite la prise de tête inutile. Ce qui choque d’ailleurs beaucoup d’Européens, qui prennent cela pour de la froideur. On met tout sur la table. En France, il y a beaucoup de non-dits, de sous-entendus. Ici, ça n’existe pas. Tout est disséqué, et puis c’est oui ou c’est non. Et après, on avance.

Comment est née l’idée de B Men ? De votre passion pour les superhéros ?

Oui. Angel est né d’une envie d’hommage à l’enfance,  une tendresse. B Men est un ode à un héros favori, que ce soit le père, le grand-père favori, le mari ou l’amant. Toujours avec l’idée de flirter avec les grands classiques, en flirtant avec les superhéros de mon enfance.

De toutes vos créations, quelles sont celles qui sont les plus proches de votre cœur ?

Mon défilé au Zénith, qui a été un challenge incroyable, terrifiant. 6000 personnes avaient payé leurs places, alors que nous préparions tout ça dans un bouclard, dans les sous-pentes d’un immeuble vétuste du 10ème arrondissement ! Je me souviens encore de l’étonnement de Pierre Bergé, qui était dans les coulisses et qui me disait « Mais comment êtes-vous arrivé à préparer tous ces vêtements ? ! ». J’avais conçu un podium qui ondulait comme une vague. Quand j’ai vu ces 6000 personnes qui attendaient et que j’ai regardé derrière moi les vêtements qui pendaient sur des portants, j’ai été tétanisé ! Il n’y a rien de pire que des vêtements inhabités sur des portants…C’est d’ailleurs pour cela que c’est si dur de faire des expositions de mode. Finalement, le spectacle a été un grand succès. J’ai aussi gardé un beau souvenir des 20 ans au cirque d’hiver, avec les personnages, les créatures, la musique, la danse…Des visions très cinématographiques. Et puis, il y a aussi Angel, une odeur que j’aime bien retrouver, sentir.

Liez-vous aussi vos voyages aux odeurs ?

Oui, énormément. J’ai beaucoup de souvenirs olfactifs. Dans mon enfance, j’étais frappé par l’odeur des orages d’été dans la forêt noire. L’odeur de mûre et de pin, de sève et d’herbes. Et les prairies d’Autriche, en été. C’était extraordinaire. J’ai gardé aussi en mémoire les senteurs des étés Grecs, avec des effluves marines mélangées à celles des figuiers. L’Inde, avec ses odeurs de pourriture, d’épices, de chaleur. Et puis la notion de « solaire ».

Vous disiez que vous aviez pensé à Alien pendant sept ans…Quelles sont les phases de création que vous traversez depuis la première idée jusqu’à l’aboutissement ?

Tout part d’une envie, puis d’idées éparses, puis d’une idée pour le flacon. Tout d’un coup, on trouve un élément olfactif qui manquait à l’histoire, parce qu’un parfum naît comme un scénario.

Au cinéma, on fait souvent plusieurs montages d’un film. Y a t’il plusieurs versions d’un parfum en cours de création ?

Oui. Mon rôle dans ce processus est le même que dans tous mes projets artistiques, qu’il s’agisse de parfums, de spectacles ou de costumes. Je travaille avec des équipes différentes, mais mon rôle consiste à garder le cap, à aller vers la pureté, l’essentiel de l’histoire.

Comment savez-vous reconnaître le moment où ce processus est enfin abouti ?

Parce que ce travail, et ses contraintes vous servent en fin de compte à améliorer votre création, à aller au fond des choses. A un moment, vous savez intuitivement que vous avez touché au but, qu’il ne reste plus rien de superflu.

Si vous deviez créer une ville, comment serait-elle ?

Ce serait une sorte de Babylone futuriste, avec des jardins suspendus qui touchent les nuages, et en bas, l’efficacité et la technique.

Comment définiriez-vous votre spécificité de créateur ?

Par la liberté. Je peux le dire parce que je l’ai payé assez cher, et que je me suis battu pour. De façon générale, je n’aime pas qu’on m’ennuie dans le travail, ou alors uniquement si cela se passe dans le cadre d’un échange. La seule chose qui me motive, c’est de toucher quelqu’un ou que quelqu’un me touche. J’estime que j’ai énormément de chance. Même si j’ai énormément ramé pour arriver à quelque chose !

Quelles sont les femmes célèbres que vous avez le plus aimé habiller ?

Je pense à Celia Cruz, qui était la joie personnifiée. Le bonheur sur terre. Cyd Charisse, pour cette élégance, cette magie de la danse. Lorsqu’elle a participé à mon défilé, elle était toujours sublime, en dépit de son âge avancé. Elle avait du mal à marcher, mais quand elle s’est mise à danser, elle l’a fait magnifiquement ! Mylène Farmer, pour cette finesse, cette beauté des pieds aux cheveux, ce magnétisme, cette intelligence…

Suivez-vous de près l’évolution technique des matériaux, pour y puiser de nouvelles idées de mise en scène, de décors, de costumes ?

Oui. C’est très important, car on ne peut rien faire sans la technique. Je vois très rapidement quel parti je peux en tirer. Malheureusement, dans le spectacle, ça ne suit pas toujours aussi vite que je l’aimerais. Il faut quelquefois ramer un peu. Il faut dire que j’ai pris de mauvaises habitudes dans la maison Mugler, car j’avais une première d’atelier exceptionnelle, aussi bien techniquement qu’humainement. Ça allait à une vitesse fantastique. Avec le cirque, j’ai appris à digérer la technique et à devenir beaucoup plus patient. Je travaille avec des assistants pour manipuler les techniques les plus pointues, mais comme mon rôle consiste à garder le cap, je refuse d’abandonner une idée pour une raison purement matérielle, de pourcentage de polyester ou parce que telle pellicule est introuvable.

Vous dessinez remarquablement bien. Avez-vous déjà songé à faire une bande dessinée ?

J’en avais fait quand j’étais adolescent. La maison Mugler en a gardé des traces. Et je préparais les défilés un peu comme une BD, comme un récit linéaire. En ce moment, je supervise la bande dessinée du spectacle que je prépare avec Joey Arias, comme un moyen de communication avec le public.

Quelles sont les nouvelles techniques qui vous intéressent le plus, dans tous les médias ?

Le relief 3D, bien sûr. Mais aussi la diffusion d’odeurs. Je vais essayer de mêler des moyens techniques complexes à des effets subtils, comme çà, l’air de rien…Je suis aussi très intéressé par le digital, les effets numériques.

Pourriez-vous vous intéresser aux attractions des parcs à thème, en concevoir ?

Pourquoi pas…J’avais été charmé par les premiers hologrammes du Manoir hanté de Disneyland. Mais j’aimerais aller au-delà, proposer des sujets plus ouverts. Ça me rappelle un effet très beau du spectacle de Siegfried and Roy…pauvre Siegfried, que j’ai vu encore trois semaines avant qu’il soit blessé par un de ses tigres blancs…On voyait au début du show un ectoplasme vert qui flottait au-dessus de la scène. C’était un effet sublime.

Avez-vous songé à faire des produits dérivés autour de B Men ?

J’aimerais bien faire vivre ces personnages dans un film. Dans un dessin animé, pourquoi pas. J’ai adoré les films d’animation en synthèse de ces dernières années comme ShrekWall-E, etc... C’est un nouvel art, et cela me fascine.



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