NOUS SOMMES CHARLIE

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Messagepar BILL » Jeu 08 Jan 2015 - 11:04

ESI n'est pas un site d'actu, pas un forum d'échange d'idées politiques ou religieuses, mais l'abomination qui a eu lieu hier nous a donné envie de relayer ce message de liberté.

Ici, nous aimons les artistes, la création, la Science-Fiction qui excelle en transposant dans le futur les dérives de la société et de la nature humaine, dans ce qu'elles ont de plus sombre, afin de nous pousser à réfléchir. Aucune cause ne justifie le meurtre.

Soumettre des esprits faibles et influençables à un lavage de cerveau truffé de mensonges pour les pousser à tuer, c'est faire le mal, purement et simplement.

Si l'histoire nous a appris quelque chose, c'est que la haine est TOUJOURS vouée à l'échec, parce qu'elle ne sait que détruire, et non pas créer.

Les crimes abjects d'hier permettent aujourd'hui à des millions de personnes dans le monde, toutes religions et toutes nationalités confondues, de s'exprimer pour renier la barbarie et la bêtise.

Cette indignation, cette lumière qui jaillit après cette sombre journée prouve que l'on peut encore espérer en l'humanité, en la fraternité, en ces sentiments universels qui nous unissent et qui permettent de construire. C'est pour cela que NOUS SOMMES TOUS CHARLIE.
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Re: NOUS SOMMES CHARLIE

Messagepar ohbewan » Jeu 08 Jan 2015 - 11:16

Merci BILL ! Les évènements tragiques d'hier donnent envie de chialer.
Je suis particulièrement touché par la disparition de Cabu, qui pour les gens de ma génération était un des copains de la bande à Dorothée dans Récré A2.
L'ennui, c'est les moules !
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Re: NOUS SOMMES CHARLIE

Messagepar labbecanne » Jeu 08 Jan 2015 - 14:45

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Avec un QI d'huitre, ils ont même pas de revendication, tout ce qu'ils ont appris c'est "alla carrambar"! Image
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Re: NOUS SOMMES CHARLIE

Messagepar BILL » Sam 10 Jan 2015 - 12:24

Excellent éditorial de Laurent Joffrin dans Libération, qui rappelons-le, accueille les survivants de Charlie Hebdo dans leurs locaux pour leur permettre de préparer le prochain numéro du journal.
Non seulement les assassins décérébrés n'ont pas tué Charlie, mais ils l'ont rendu immortel et célèbre sur toute la planète.

Ils ont échoué sur toute la ligne, en dépit du mal qu'ils ont fait. Et ils doient être drôlement surpris de se retrouver au milieu des flammes de l'enfer et non pas entourés de 72 vierges... :mrgreen:

Un peuple debout

9 JANVIER 2015 À 20:26
L’AUTEUR: LAURENT JOFFRIN
EDITORIAL

C’est la guerre? Non. Aussi terrible soit-il, aussi sanguinaire, aussi meurtrier, aussi effrayant qu’il se soit montré hier, le terrorisme n’est pas la guerre. Il y ressemble à certains moments, bien sûr. Un siège sanglant, une prise d’otages, une traque ardue et sanglante, une conclusion brutale qui se solde par la mort de plusieurs otages et celle des meurtriers. Paris sillonné par les cars de police en armes, un bruit de sirènes ininterrompu, des morts ajoutés aux morts, répercutés à l’infini via les haut-parleurs innombrables des médias instantanés…

Avec l’attaque d’un magasin juif, la violence a même pris une connotation communautaire qui nous ramène aux horreurs de l’affaire Merah. Depuis vendredi, la France est entrée dans une nouvelle époque de sa longue lutte contre les tueurs jihadistes. Ce ne sont plus des assassins téléguidés de l’étranger qui nous frappent au cœur, comme dans les années 80 ou 90, agissant au nom de causes islamistes plus ou moins lointaines, iranienne ou algérienne. Les tueurs sont des gamins de France. Ils ont été entraînés, endoctrinés, robotisés par des militants liés aux théâtres d’opération irakien ou syrien. Mais ils sont nés ici, ils ont grandi ici, ils ont été fanatisés ici et, en frappant Charlie Hebdo, ils ont commis un crime lié à la vie française.

On comprend l’émoi de l’opinion, qui voit se répéter des attentats froidement menés, exécutés à l’arme de guerre, dans le mépris absolu de la vie humaine, par des jeunes assassins suicidaires qu’ils auraient pu voir grandir dans leur rue ou leur cité. La menace demande une réponse policière et de renseignement de plus en plus forte, organisée, déterminée, multiforme. En débusquant rapidement les assassins des journalistes de Charlie, les autorités ont montré qu’elles n’étaient pas totalement prises au dépourvu. Mais si l’on évalue à plus d’un millier les jeunes jihadistes tentés par les guerres de Syrie ou d’Irak, ou bien qui y sont allés, on voit que le traitement de la menace demande des moyens renforcés.

Et pourtant, le terrorisme n’est pas la guerre. Ceux qui réclament un état d’urgence, qui emploient des rhétoriques martiales et s’apprêtent à réclamer des lois d’exception, se trompent lourdement. La vraie guerre met des armées aux prises, elle cause des morts par milliers, elle détruit les villes et les sociétés. Même si les risques sont toujours là, les attentats de cette semaine, jusqu’à preuve du contraire, sont le fait d’un petit groupe circonscrit, que la police a repéré et réduit rapidement. La France a déjà connu des vagues d’attentats effrayantes, dans les années 80 puis dans les années 90. Les bombes placées dans les grands magasins ou dans les transports en commun, qui tuent en aveugle au cœur de la foule, sont aussi effrayantes que les assassinats que nous avons connus ces jours derniers. La population a toujours réagi avec sang-froid. Les institutions démocratiques ont résisté. L’épreuve est dure, terrible pour les victimes et leurs familles, terrifiante pour tant de citoyens. Mais le pays a surmonté l’épreuve ; il le fera aussi cette fois-ci.

Suspendre les procédures démocratiques ou les écorner, c’est entrer dans le jeu terroriste qui consiste à distiller la peur chez tout un chacun et à atteindre la démocratie dans sa raison d’être. La vraie réponse est politique. C’est la mobilisation populaire, républicaine, celle de la société, celle des associations, des partis, des syndicats, des églises, qui démontre aux terroristes que leur cause est vaine. Face à un peuple debout, ils n’ont aucune chance.
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Re: NOUS SOMMES CHARLIE

Messagepar Darkee » Lun 12 Jan 2015 - 12:15

[Ma petite tribune parce qu'il m'était impossible de ne rien écrire ^^]

Passé l'émotion, le recueillement, l'hommage, la communion nationale voire internationale, l'unité - et c'est clair qu'hier faisait sacrément plaisir, alors que le peuple français semble sacrément déprimé depuis plusieurs années -, qu'est-ce qu'on fait ?

Nous sommes Charlie, un cri de ralliement qui a une signification tellement différente pour chacun (et souvent en contradiction avec ce qu'était et est ce journal, mais cela n'a aucune importance).

De gauche, de droite, de religions diverses ou non, végétariens et carnivores, lecteurs du Figaro, de Rue89 et du Journal de Mickey : ok, nous sommes avant tout français, et malgré tout ce qui nous sépare, nous avons tellement en commun. (et en voyant les images, hier, je me suis dit qu'il fallait vraiment arrêter de laisser les symboles "patriotiques" aux autres extrémistes, qui ne sont pas plus français que ceux qui sont souvent considérés comme des faux français ^^).

Mais alors, on fait quoi ? Avant même de répondre à cette question, il faudrait savoir ce que l'on veut, au fond.

Je vois déjà percer la tentation sécuritaire, et je comprend. Il est inadmissible que dans un pays aussi brillant que la France, des gens puissent se faire assassiner parce qu'ils sont juifs, journalistes, policiers (ou en CDD chez Sodexho, au mauvais endroit, au mauvais moment...). Sur cela, nous sommes tous d'accord. C'est une évidence, mais ça fait paradoxalement du bien de l'écrire. Nous défendons tous la liberté d'expression, la liberté de la presse, la liberté de ne pas mourir, la liberté de ne pas avoir peur, la liberté tout court. Donc on ne peut pas laisser faire.

D'un autre côté, il y a ceux - et j'en fais partie - qui ont peur des dérives (parce que la lecture de certains bouquins grave à jamais certaines images) (et puis vous connaissez cette citation de Benjamin Franklin, ou comment brader la liberté pour la sécurité, c'est qu'on ne mérite ni l'une ni l'autre). Et il y a la peur des amalgames, car certains citoyens sont clairement rejetés par notre société, depuis aussi longtemps que je m'en souvienne (et inversement, parce que le monde est complexe, jamais simple). J'ai trop souvent entendu des remarques, ici ou ailleurs, par des proches ou non, sur les musulmans, les juifs, les arabes, les pauvres, les "assistés", etc, pour ne pas faire semblant.

Alors c'est clair, tout le monde n'est pas Charlie pour les mêmes raisons. Mais pour une fois, au lieu de jouer le jeu des politiques qui tracent des lignes dans le sable avec leurs éléments de langage, si on tentait de faire la part de choses ? De réclamer la sécurité tout en œuvrant - et c'est un travail, un effort dont chacun est responsable, pas seulement les élites - pour que chaque français soit accepté comme un citoyen comme un autre ?

Hier, il y avait une fraternité comme rarement pour crier son amour pour la liberté. Manque plus que l'égalité.

La problématique du terrorisme et du radicalisme religieux ne se résoudra pas avec des décisions simplistes, avec des jugements à l'emporte-pièce, avec des efforts portés uniquement sur un aspect de la société (plus de sécurité ! plus d'intégration !), avec uniquement l'angélisme ou le va-t-en guerre. Ni les idées de gauche, ni les idées de droite ne suffisent à résoudre la crise morale (sinon, ça se verrait !). Les racines du mal sont diverses et variées, et on peut autant incriminer la crise économique, la manipulation politique pour se faire réélire, l'aveuglement humaniste, la ghettoïsation des français d'origine étrangère, le comportement de la société vis-à-vis des exclus, etc. Chacun a son idée, va choisir sa préférence, et de fait, tout le monde a plus ou moins raison ou tort. Le monde est complexe, et les réponses ne peuvent être que complexes.

Je pense que l'espoir se trouve quelque part - justement ! - dans la complexité du monde, qui est aussi sa richesse. Et des élites politiques aux petits citoyens que nous sommes, des patrons aux indépendants, des gens issus des banlieues riches à ceux qui viennent des cités délaissées, nous avons tous un rôle à jouer. Lequel ? Je n'en sais rien. Mais avant de choisir une direction, il faudrait savoir où on veut aller, et comment.

Car la seule chose dont je suis sûr, c'est de n'être sûr de rien. C'est un bon début pour tenter d'aller de l'avant, plutôt que de déprimer les bras ballants
L'Union fait la Force !
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Re: NOUS SOMMES CHARLIE

Messagepar BILL » Mar 13 Jan 2015 - 18:10

Témoignage bouleversant, dur, mais indispensable pour connaître le vrai visage de l'islamisme. Dire qu'ils recrutent des jeunes influençables pour "venir au secours" de la population de Syrie ! Quelle blague sinistre...Tout ce qu'ils veulent, c'est de la chair à canon, des bombes sur pattes (comme la fillette de 10 ans qu'ils ont fait exploser hier sur un marché en Afrique) et des zombies tueurs pour assouvir leur soif de pouvoir. Les nouveaux Nazis sont là, et ils recrutent sur les réseaux sociaux pour accomplir des actes innommables.

« C’est Charlie, venez vite, ils sont tous morts »
LE MONDE | 13.01.2015 à 08h54 • Mis à jour le 13.01.2015 à 16h33 | Par Soren Seelow

Sur la table, devant elle, Sigolène Vinson avait posé sa lecture du moment : La Faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola, l’histoire d’un prêtre déchiré entre sa vocation religieuse et l’amour d’une femme. Ce mercredi 7 janvier, peu après 10 heures, chacun s’est embrassé en se souhaitant la bonne année. C’était jour de rentrée pour l’équipe de Charlie Hebdo, la première conférence de rédaction de 2015. C’était aussi l’anniversaire de Luz, le dessinateur. Sigolène Vinson, la préposée habituelle aux chouquettes, avait donc apporté un « gâteau marbré » de la boulangerie du coin.
La jeune femme, chroniqueuse judiciaire de l’hebdomadaire satirique, se souvient de chaque détail de cette matinée où les rires se sont tus. Elle nous reçoit dans les locaux de Libération, qui offre l’asile depuis vendredi aux rescapés de Charlie Hebdo pour réaliser le numéro d’après, qui doit sortir mercredi 14 janvier. Elle chasse d’un bref sourire les ombres qui hantent son visage. Dix de ses amis ont été assassinés sous ses yeux mercredi. Elle a été épargnée. Elle tient à témoigner, dans un flot de mots entrecoupé de silences, de sourires et de larmes, pour ressusciter ce qu’était Charlie Hebdo, la joie de vivre et les morts.
En entrant dans la rédaction, ce jour-là, son gâteau dans les bras, elle salue Angélique, la femme chargée de l’accueil, dont le bureau fait face à l’entrée. Immédiatement à gauche se trouve celui de Simon Fieschi, le webmaster, qui tourne le dos à la porte blindée. Dans la kitchenette, Tignous prépare le café. Comme souvent, des « invités » de la rédaction sont présents. Michel Renaud est venu rendre à Cabu des dessins empruntés pour un festival qu’il a fondé, le Rendez-vous du carnet de voyage. Il a apporté un cadeau emballé dans un gros paquet : un jambon.

Charb, comme toujours, griffonne

Lila, le petit cocker roux du journal, trottine de jambes en jambes. Avec une inclination particulière pour Cabu, surtout quand il y a du jambon, « parce qu’il donne toujours sa part au chien ». Sigolène Vinson parle au présent, des morts comme des vivants. Arrivé en retard, Philippe Lançon bougonne parce qu’il n’y a pas assez d’exemplaires de Charlie pour tout le monde. Un concours de blagues grivoises chasse rapidement son air chagrin : la conférence de rédaction vient de commencer.
Autour de la grande table rectangulaire sont assis, de gauche à droite à partir du seuil de la porte : Charb, Riss, Fabrice Nicolino, Bernard Maris, Philippe Lançon, Honoré, Coco, Tignous, Cabu, Elsa Cayat, Wolinski, Sigolène Vinson et Laurent Léger. L’invité, Michel Renaud, est assis sur une chaise dans un coin de la pièce. Luz et Catherine Meurisse, une autre dessinatrice sont en retard. Zineb El Rhazoui, la jeune reporter, est en vacances au Maroc, Gérard Biard, le rédacteur en chef, à Londres. Antonio Fischetti, le journaliste scientifique, assiste à l’enterrement de sa tante en province. Quant à Willem, il goûte peu les conférences de rédaction.
Charb, comme toujours, enchaîne les jeux de mots et griffonne sur les feuilles du chemin de fer. « Il dessinait tout le temps, raconte Sigolène Vinson en esquissant un sourire. Ses feuilles de chemin de fer étaient géniales. J’admirais son sens du détournement. Tous ses dessins traduisaient instantanément nos échanges autour de la table. »

« J’étais emplie d’un sentiment de bonheur »

Ce jour-là, les « échanges » tournent autour du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, auquel est consacrée la « une » du jour. Il est question de littérature, de racisme, d’Eric Zemmour, des manifestations anti-islam en Allemagne. Certains défendent Houellebecq, d’autres s’inquiètent de la « montée du fascisme » dans la société. Il y a ceux qui parlent et ceux qui observent. Sigolène Vinson, assise à droite de la porte à côté de Laurent Léger, fait partie des plus réservés.
L’économiste Bernard Maris, qui lui fait face, l’invite à s’exprimer. Elle décline l’invitation en lui souriant timidement et se lève pour chercher du café. « A ce moment, dans la kitchenette, j’étais emplie d’un sentiment de bonheur. Malgré le boucan derrière moi, les débats parfois très sportifs entre nous, je réalisais quelle chance j’avais d’appartenir à cette rédaction, de fréquenter ces gens, si drôles, si intelligents, si gentils… »
En retournant dans la salle de rédaction, elle aperçoit Philippe Lançon enfilant son manteau, son bonnet et son sac à dos. Un jeu de mots traverse la pièce. Le dernier de la journée. « Il y avait le mot “susmentionné”, ou quelque chose dans le genre, il y avait “suce” dedans. » Charb lance à Philippe : « On fait cette blague pour que tu ne nous quittes pas. »

« On a entendu “pop pop” »

A cet instant précis, Luce Lapin, la secrétaire de rédaction, s’apprête à quitter la salle pour corriger un numéro spécial sur la gestation pour autrui. Elle a déjà un pied dans son bureau, accolé à celui de Mustapha Ourrad, le correcteur d’origine kabyle qui, après des décennies de présence sur le territoire, vient d’obtenir la nationalité française. Leurs bureaux sont séparés de la salle de rédaction par une simple porte vitrée.
A cet instant précis, « on a entendu deux “pop”. Ça a fait “pop pop” ». Dans une assemblée de dessinateurs affairés à inventer des bulles, des coups de feu font forcément « pop pop ». Les deux balles ont perforé les poumons de Simon Fieschi, 31 ans, le webmaster chargé de gérer le tombereau d’insultes qui affluent à la rédaction depuis des années. Son bureau est le premier qu’on rencontre quand on pénètre dans les locaux. Il sera la première victime de l’équipée vengeresse des frères Kouachi. Grièvement blessé, il a été hospitalisé dans un état critique.
Lire aussi : Trois jours d’enquête et de traque
Dans la salle de rédaction, un moment de flottement. « Luce a demandé si c’était des pétards. On s’est tous demandé ce que c’était. » Elle voit Franck Brinsolaro, un des policiers chargés de la protection de Charb, se lever de son bureau, logé dans un renfoncement de la pièce. « Sa main semblait chercher quelque chose sur sa hanche, peut-être son arme. Il a dit : “Ne bougez pas de façon anarchique.” Il a semblé hésiter près de la porte. Je me suis jetée au sol. “Pop pop” dans Charlie, je comprends que ce ne sont pas des pétards. »
La jeune femme rampe sur le parquet en direction du bureau de Luce et Mustapha, à l’autre bout de la pièce. Elle entend la porte d’entrée de la salle de rédaction « sauter » et un homme crier « Allahou akbar ». Puis cette question : « Où est Charb ? ». « Pendant que je rampe au sol, j’entends des coups de feu. Je ne veux pas me retourner pour ne pas voir la mort en face. Je suis sûre que je vais mourir. Je rampe et j’ai mal au dos. Comme si on me tirait dans le dos. » Aucun tir ne l’a touchée.

Réfugiée derrière un muret

Tandis que les balles sifflent dans la pièce, elle parvient à atteindre le bureau de Mustapha et Luce, puis se cache un peu plus loin derrière le muret qui marque la séparation avec celui des maquettistes. Laurent Léger, son voisin de table, est parvenu à se glisser sous le bureau du policier. Adossée au muret, la jeune femme aperçoit Jean-Luc, le maquettiste, qui s’est lui aussi réfugié sous son bureau. Elle entend la scène qu’elle ne voit pas : « Ce n’était pas des rafales. Ils tiraient balle après balle. Lentement. Personne n’a crié. Tout le monde a dû être pris de stupeur. »
Puis tout s’est tu. « Je connaissais l’expression “un silence de mort”… », dit-elle. Le silence, et cette « odeur de poudre ». Sigolène Vinson ne voit rien. Réfugiée derrière le muret, elle entend la mort, elle la sent. Puis elle perçoit des pas qui s’approchent. Elle les mime. Des coups de feu, à nouveau. « Je comprends que c’est Mustapha. » Puis elle voit. « J’ai vu les pieds de Mustapha au sol. » Les pas se rapprochent. Un des tireurs, « habillé comme un type du GIGN », contourne lentement le muret et la met en joue. Il porte une cagoule noire.
« Je l’ai regardé. Il avait de grands yeux noirs, un regard très doux. J’ai senti un moment de trouble chez lui, comme s’il cherchait mon nom. Mon cerveau fonctionnait très bien, je pensais vite. J’ai compris qu’il n’avait pas vu Jean-Luc, sous son bureau. » L’homme qu’elle regarde dans les yeux s’appelle Saïd Kouachi. Il lui dit : « N’aie pas peur. Calme-toi. Je ne te tuerai pas. Tu es une femme. On ne tue pas les femmes. Mais réfléchis à ce que tu fais. Ce que tu fais est mal. Je t’épargne, et puisque je t’épargne, tu liras le Coran. » Elle se souvient de chaque mot.

« Jean-Luc est sous la table, il ne l’a pas vu »

Les yeux plantés dans le regard du tueur, Sigolène Vinson engage un dialogue mental avec lui. Ses pensées courent toutes seules. « Je me suis demandé pourquoi il me disait ça. Je pensais que mes chroniques judiciaires étaient jolies. Je trouvais assez cruel de sa part de me demander de ne pas avoir peur. Il venait de tuer tout le monde et me braquait avec son arme. Je l’ai trouvé injuste. Injuste de dire que ce qu’on faisait était mal, alors que le bien était de notre côté. C’est lui qui se trompait. Il n’avait pas le droit de dire ça. »
Durant cet échange silencieux, elle ne quitte pas son agresseur du regard. « Je lui fais un signe de la tête. Pour garder un lien, un contact. Peut-être qu’inconsciemment, je cherche à l’attendrir. Je ne veux pas perdre son regard car Jean-Luc est sous la table, il ne l’a pas vu, et j’ai bien compris que s’il ne tue pas les femmes, c’est qu’il tue les hommes. »
Dans la salle de rédaction, où se trouve Chérif Kouachi, le frère cadet de Saïd, une femme a été assassinée : Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse à Charlie. Saïd Kouachi se tourne vers la grande pièce et crie : « On ne tue pas les femmes. » Trois fois. « A ce moment, je ne sais pas qu’Elsa est morte, dit Sigolène Vinson. Ni que Cécile, Luce et Coco se sont réfugiées dans un autre bureau. »
« On ne tue pas les femmes ! », crie Saïd. Puis il disparaît. Sigolène Vinson perd le contact avec « ces grands yeux doux » qui sortaient de la cagoule. A un moment, elle ne sait plus trop quand, elle s’approche de la fenêtre pour sauter, avant de se rendre compte que c’est « trop haut ». « Je me suis retrouvée avec Jean-Luc, on est resté interdits. On ne savait pas s’ils étaient vraiment partis. » Des coups de feu retentissent au loin, dans la rue. « J’ai entendu Lila, les petits pas de Lila, passer à côté de Mustapha. » Elle mime les petits pas de Lila. Dans son souvenir, la mémoire de ses sens exacerbés, le chien courait de bureau en bureau pendant la tuerie.

Au fond de la pièce, une main se lève

Sigolène retourne dans la salle de rédaction. Sa « vision d’horreur ». « Je vois les corps par terre. Tout de suite, j’aperçois Philippe, le bas du visage arraché, qui me fait signe de la main. Il y a deux corps sur lui. C’était trop. » Elle s’interrompt. Puis reprend, la voix étranglée : « Il a essayé de me parler avec la joue droite arrachée… Je lui ai dit de ne pas parler. Je n’ai pas pu m’approcher de lui. Je n’ai pas pu lui tenir la main. Je n’ai pas réussi à l’aider. C’était trop. » Philippe Lançon, dont les jours ne sont pas en danger, a reçu une balle dans la joue droite.
Lire aussi : « Charlie Hebdo » : du côté des blessés, entre trauma et soulagement
Tous les morts ont été retrouvés face contre terre. Sigolène enjambe les corps de Cabu, d’Elsa, de Wolinski et de Franck, le policier, pour récupérer son portable dans son manteau. Elle appelle les pompiers. La conversation dure 1 min 42 s. « C’est Charlie, venez vite, ils sont tous morts. » Le pompier lui demande « combien de corps ? ». Elle s’agace, le trouve « con ». Le pompier lui demande l’adresse de Charlie Hebdo. Elle ne s’en souvient plus. Elle répète trois fois : « Ils sont tous morts ! »
Au fond de la pièce, une main se lève. « Non, moi je ne suis pas mort. » C’est Riss. Allongé sur le dos, il est touché à l’épaule. A côté de lui, Fabrice Nicolino fait signe à Sigolène Vinson de venir l’aider. Atteint aux jambes et à l’abdomen, il est assis dans une mare de sang. « C’est horrible à dire, mais comme ses blessures étaient moins apparentes que celles de Philippe, c’était plus facile pour moi de m’occuper de lui. Il m’a demandé quelque chose de frais pour son visage, je lui ai rapporté un torchon mouillé. Puis il m’a demandé de l’eau. Je ne savais pas qu’il ne fallait pas donner d’eau dans ces circonstances, je suis allée remplir une flûte à champagne en plastique dans la cuisine. Il perdait beaucoup de sang. Puis il s’est senti partir, il m’a demandé de lui parler. »

Chaque seconde est une éternité

Ses proches, informés du drame, commencent à l’appeler. « Dès que je décrochais, je hurlais, je tenais des propos incohérents. Riss m’a demandé de me calmer. Dès que je raccrochais, je me calmais, je retrouvais mes esprits. » Coco fait irruption dans la pièce. Elle se précipite sur Philippe Lançon pour lui venir en aide. « Ça m’a soulagée, dit Sigolène Vinson, moi je n’y arrivais pas. »
Chaque seconde semble une éternité. L’attente de l’arrivée des secours, qui tarde, est insupportable. « Tout à coup a surgi dans la salle une femme habillée de noir, assez jolie. J’ai appris plus tard qu’elle travaillait en face, sur le même palier. Elle avait les yeux exorbités. Elle disait : “C’est horrible, c’est horrible.” Elle avait la main sur la bouche. Elle voulait aider, mais elle ne pouvait pas. »
La silhouette de Patrick Pelloux apparaît dans l’embrasure de la porte. « Je l’ai vu se pencher sur le corps de Charb. Il lui a pris le pouls au niveau du cou. Puis il lui a caressé la tête et lui a dit : “Mon frère.” » Le récit s’interrompt. Elle reprend : « Il lui a dit “Mon frère”. » La conversation se noie à nouveau : « Mon frère… »
La jeune femme se souvient qu’on lui fait alors quitter la pièce. On l’emmène dans « l’aquarium », le grand bureau vitré où travaillent d’ordinaire Zineb, Laurent Léger et Gérard Biard. « Je vois Luz, je ne comprends pas ce qu’il fait là car il n’était pas à la conférence de rédaction. Je suis ahurie. Puis je vois Laurent Léger, je ne comprends pas non plus car lui y était. Je suis tellement contente. Des pompiers arrivent, puis Riss. Je m’aperçois qu’il y a Cécile, Coco et Luce. C’est là que je me rends compte qu’il y a des vivants. Que toutes les femmes, en dehors d’Elsa, sont vivantes. »
Arrivé en retard à la conférence de rédaction, Luz avait apporté une galette des rois. Le gâteau marbré de Sigolène Vinson, lui, a « volé en éclats ». Lila, le cocker roux, a continué de courir de table en table. La jeune femme cherche ses mots. Le sens se dérobe. « Cette rédaction, ce n’était que des rires et de la gentillesse. Une vraie douceur, une vraie tendresse. Quand j’ai vu Cabu et Wolinski, des vrais, vrais gentils, je n’ai pas compris… »

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