LA PRESSE EN DANGER

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LA PRESSE EN DANGER

Messagepar BILL » Ven 05 Oct 2018 - 10:22

Je voulais partager avec vous cet éditorial édifiant du rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, magazine de référence s'il en est, consacré à la situation actuelle de la presse française, et de l'organisme de distribution des journaux Presstalis, énorme Titanic qui coule depuis des années et entraîne financièrement de nombreux titres dans son naufrage.

Si vous aimez lire sur des supports papier, je crois que cet excellent éditorial vous permettra de comprendre pourquoi la situation a atteint un point critique :

Sauve qui peut (la presse)
par Stéphane Delorme, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma

On a pris connaissance cet été du rapport Schwartz,
plan de sauvetage de la distribution de la presse. Un
avant-projet de loi plein de mots qui font mal à l’intelligence
comme « fluidité », « modernisation » ou « résilience
». Tout ce tissu hypocrite du « nouveau monde »,
qui ne masque qu’une lutte acharnée contre l’égalité,
dans tous les domaines. La distribution est régie
depuis 1947 par la loi Bichet qui protège l’égalité
des titres : tout titre peut trouver son chemin dans les
kiosques. Aujourd’hui au nom de la loi de la jungle,
la loi est bafouée (pardon, en novlangue, le rapport
dit : « réaffirmée »). La stratégie est toujours la même :
laisser pourrir jusqu’à ce que le fruit tombe. Le rapport
fait état d’une crise de Presstalis (distributeur
détenu par les coopératives d’éditeurs) « apparue à la
fin 2017 » . Vraiment ? En 2012 déjà, restructuration de
la boîte avec la moitié des salariés licenciés et un plan
de départ faramineux que l’on est encore en train de
payer (cf. l’enquête publiée par Le 1 en avril). Depuis
2012, qu’est-ce qui a été fait ? On adore comment les
puissants règlent pudiquement les choses entre eux,
avec grandeur d’âme : « L’heure n’est pas au règlement de
contentieux stériles... » Soyons grands seigneurs, oublions
ces 350 millions d’euros envolés. Les gros s’arrangent,
les petits trinquent. Il a fallu une contribution obligatoire
de tous les éditeurs, ainsi qu’un prêt de l’État,
pour éponger la dette. Maintenant le rapport Schwartz
a la clé pour sortir de la crise : remplacer Presstalis par
des sociétés privées, confier la régulation du secteur à
l’Arcep, régulateur des télécoms (!), autoriser les points
de vente à choisir leurs titres. Bref « laisser la place à des
mécanismes de marché ». « Le temps est venu » s’enthousiasme
le rapport qui louche sur le rapport Lasserre de
2009 : la Macronie est bien une Macrozie. Le rapport
donne une médaille à un kiosque à l’essai qui a divisé
ses titres par deux. La presse dite « de niche », qui était
un peu préservée, est envoyée à la niche. Lecteurs,
trouverez-vous encore les Cahiers ?
Le problème dépasse de loin Presstalis. En dix ans
aucun plan ni aucune pédagogie de la part du politique
pour expliquer l’évidence : pourquoi lire la presse
est important ; pourquoi l’esprit est plus calme et plus
à même de penser des choses intelligentes devant du
papier que devant dix fenêtres ouvertes sur un écran ;
pourquoi ce qui est gravé implique une autorité et
une responsabilité ; pourquoi le papier nous protégeait
du règne du faux. Mais aussi pourquoi jouer avec
des petites boules rouges et des petites boules jaunes
sur son téléphone rend con. Pendant ce temps les
grands du numérique achètent les journaux (pardon
« sauvent la presse ») sans que personne ne bronche.
Ils peuvent ainsi mener la fameuse « transition numérique
» vers la terre promise, la terre du sans papier. Ils
allègent les bagages. Les quotidiens ne pèsent plus rien
dans la main. Ils entraînent les autres dans leur chute.
La boucle est bouclée car ce sont eux justement, ces
quotidiens qui se débarrassent du papier, qui ont laissé
couler Presstalis : ils en étaient les administrateurs !
Le contrechamp, c’est la domination bientôt sans
partage d’Internet. Et pourtant personne ne parle de la
détérioration de l’offre. Articles toujours plus vite faits,
truffés d’erreurs, dépêches AFP répétées à l’infini, disparition
des postes de correcteurs, de graphistes, d’iconographes
(les photos sont pillées de partout), émiettement
des rédactions : démantèlement de ce qui faisait
la structure d’un organisme de presse. Au profit de
free-lances et d’auto-entrepreneurs. Ubérisation tous
azimuts. La presse était le quatrième pouvoir. Elle croit
qu’elle va rester la presse sans la presse (l’imprimerie)
? Un émiettement dans le flux d’infos des réseaux
sociaux signera au contraire son impuissance et sa fin.
C’est précisément cette impuissance qui est voulue
par un pouvoir qui entend bien détruire toutes
les structures symboliques (lois, presse, institutions).
Le néolibéralisme apporte d’un même geste la catastrophe
et le remède. Les abeilles disparaissent ? Ne
vous inquiétez pas, nous avons des robots-abeilles.
La presse disparaît ? Ne vous inquiétez pas nous avons
(vous avez !) les réseaux sociaux (nous vous rendons le
pouvoir !). C’est pour ça que ceux qui luttent contre
la catastrophe ont toujours un train de retard et n’empêchent
en rien que l’ennemi creuse de plus en plus
profond. C’est en même temps contre le « remède »
qu’il faut lutter. Lutter, le mot fait presque rire quand
on voit le degré d’apathie de la population face à ceux
qui la voient déjà comme de la chair morte.
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